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    Ce que je pense de le culture mondiale : Christian Lacroix: Les racines ne sont pas un gourdin

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    Au coeur d'un quartier huppé parisien, un immeuble cossu abrite la dernière-née des maisons de haute-couture françaises. Pourtant, une fois franchie l'entrée luxueuse, le décor est iconoclaste et théâtral, tout à l'image du maître des lieux, le créateur Christian Lacroix, 45 ans. Celui que l'on a surnommé "l'enfant terrible" de la couture a rejoint le cercle restreint de la haute couture en 1987. Il rivalise désormais avec Christian Dior, Chanel, Patou, ces noms qui l'ont longtemps fait rêver et qui l'ont fait quitter sa Camargue natale pour Paris, centre mondial de la mode depuis des siècles.Le long des murs rouges et oranges, un masque de Mickey en papier mâché voisine en bonne harmonie avec une tête de taureau et des dizaines de croquis aux couleurs pétaradantes. "C'est ici que j'accumule toutes mes inspirations", explique-t-il. Bavard, chaleureux, Christian Lacroix défend l'importance des racines et rêve de créer un nouveau folklore.


    Question: Avec Coco Chanel, Christian Dior, Pierre Cardin et beaucoup d'autres, la haute-couture a longtemps été française. Avez-vous le sentiment d'incarner un esprit français?
    Réponse: Je ne "pense" pas français du tout. Je n'aime pas la notion de "français". Le patriotisme, c'est pour moi quelque chose d'un peu sauvage, d'un peu barbare. Arlésien, je me définis comme "sudiste méditerranéen"!
    Je cherche avant tout à exprimer un folklore. La couture est un art populaire, un artisanat, un extraordinaire conservatoire des techniques!
    En 1987, lorsque j'ai ouvert ma maison de couture, je me suis demandé pourquoi je le faisais.Et j'ai pensé que cette maison devait refléter ce que je suis. Ainsi au départ mon folklore était-il celui de la Provence et de la Camargue: les processions aux Saintes-Marie-de-la-Mer, les membres de ma famille qui élèvent des chevaux et des taureaux depuis toujours, l'opéra, les costumes, Alphonse Daudet. La Movida, aussi. Alors, j'ai évoqué ce que je connaissais bien, les gardians, la sensualité des Gitanes. Les Gitans ont beaucoup compté pour moi. Les Gipsy Kings, je les ai vus naître!

    - Vous sentiez-vous appartenir à une autre époque?
    - En réalité, j'avais du mal à me retrouver dans la période très "high tech", où il y avait l'impérialisme un peu totalitaire de l'intello noir et blanc japonisant, beau et minimaliste. J'avais le sentiment qu'on perdait tout lien avec ce qui était traditionnel et folklorique. J'ai donc raconté ma Camargue et ma Provence comme si elles n'avaient jamais changé.
    Je regrette terriblement la disparition des costumes traditionnels.
    Surtout ceux des mecs d'ailleurs! Je crois qu'aujourd'hui aucun créateur de mode au monde ne pourra retrouver l'embryon de l'extravagance des costumes régionaux. Regardez les coiffes normandes, bretonnes, alsaciennes du XVIIème ou XVIIIème siècles! Les hommes ont perdu les couleurs, les broderies. Aujourd'hui, ils osent à peine porter du rose...Le XIXème siècle a voulu tout niveler en supprimant les langues régionales et en interdisant le costume au nom du progrès. Il est vrai que c'était contraignant. Une Arlésienne met trois quarts d'heure pour s'habiller...
    Mais aujourd'hui encore, quelle fille a plus d'allure qu'une Africaine en boubou? Elles sont comme des vaisseaux qui passent. Mille fois plus raffinées que certaines de nos clientes ou que la dame qui veut avoir l'élégance du moment et qui est totalement artificielle.

    - Comment expliquez-vous que votre identité, aussi particulière, ait rencontré un public international?
    - Parce que celui-ci a plus ou moins conscience qu'à l'époque de l'uniformisation et de la perte d'identité les racines doivent être affirmées. J'aime par-dessus tout donner un contenu culturel aux vêtements et marquer une différence. Mais il ne s'agit pas de se servir de ses racines comme d'un gourdin contre le voisin. Je ne dis pas que toutes les filles doivent être habillées en Arlésiennes!
    C'est toute l'ambiguïté du traditionalisme, et j'y ai souvent pensé. Je me suis dit : au nom de l'ouverture d'esprit, je suis en train de revendiquer des racines qui sont des symboles de fermeture et de refus de l'autre...

    - Ne subissez-vous pas des pressions commerciales pour évoluer vers un style plus international?
    - Il y en a, et c'est à moi de trouver la parade. La seule identité de cette maison de couture, c'est sa différence. Je me suis fait un devoir de résister aux pressions. Les gens viennent chercher ici des couleurs, de l'excessif, du "trop coloré", du "trop orné". Je souffre de ma propre caricature...
    Aujourd'hui, j'essaie de faire évoluer ce concept "sudiste" qui, finalement, est plus planétaire que strictement basé sur la culture de la Camargue et de la Provence.

    - Vive le métissage?
    - Mon rêve serait de centrifuger tout ce que j'aime. Passer au mixer toutes les influences que je subis pour créer un folklore d'aujourd'hui, un folklore mondial. De l'Europe centrale en passant par l'Inde, l'Irlande, jusqu'à Londres...
    Ce que j'aime, c'est la migration, le nomadisme et surtout l'acceptation de celui qui est en face. J'aime tous ces fragments qui font un tout.
    Chacun doit trouver sa technique de funambulisme, acrobatie entre tradition et modernité, artisanat et industrie. A chacun de s'équilibrer selon sa culture!

    Propos recueillis par Weronika Zarachowicz, World Media Coordination

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