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    Le nouveau péril jaune : Les Confusions du confucianisme

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    Singapour et son modèle confucéen représente-t-elle une tendance d'avenir? Non, explique cet expert australien. Après une description provocante de l'évolution intellectuelle du modèle asiatique, le Pr Barmé conclut que les sociétés asiatiques "confucéennes" n'ont pas de leçons à donner à l'Occident et doivent se rallier au système démocratique et à la liberté d'expression pour poursuivre leur développement.


    "Le miracle économique asiatique" annonce-t-il la venue d'un nouvel âge qui verra la fusion entre les valeurs spirituelles de l'Orient et les réalisations matérielles de l'Occident? Les nations occidentales vont elles adopter, au cours du prochain siècle, les systèmes de valeur de l'Orient?
    Pour l'instant, ce "miracle" a offert au monde le spectacle d'une nation particulièrement dynamique au plan matériel. Cette utopie sur terre s'appelle Singapour. Il s'agit d'un "Disneyland avec la peine de mort", selon l'expression utilisé par le romancier et pape de la cybernétique William Gibson dans Wired, le célèbre journal des netsurfers.

    Bien d'autres pays dans la région considèrent Singapour comme un modèle combinant la prospérité économique avec un système autoritaire. "L'école de Singapour", comme certains l'appellent, vante les mérites d'une forme de "confucianisme avancé". Cette expression est utilisée pour justifier un type de gouvernement répressif qui intervient dans la vie privée. Ce gouvernement, tout en améliorant les conditions de vie matérielles du peuple, laisse peu de place pour les droits de l'Homme (à l'exception de ceux de l'individu en tant que consommateur). Il n'y a pas d'indépendance du législatif, pas de liberté d'information ou d'expression, pas de vraie démocratie participative.
    Pour Derek Davies, longtemps rédacteur en chef de la Far Eastern Economic Review (1964-1989), le néo-confucianisme comme idée à la mode est né en 1987. Les Premiers ministres de Singapour et de Malaisie, Lee Kwan Yew et Mahabtir Mohamed, revenaient alors d'un sommet de chefs de gouvernement du Commonwealth à Vancouver. Dans l'avion, ils tombèrent d'accord sur la nécessité de trouver un moyen de s'opposer aux critiques occidentales contre les dictatures.
    Depuis cette époque, ces dirigeants n'ont cessé de prétendre que les valeurs "occidentales" comme les droits de l'Homme n'étaient que des notions relatives, qu'appliquées à l'Asie, elles n'apporteraient que le désordre, le chaos économique et finalement de grandes souffrances pour les masses. Une recette du succès combinant le paternalisme avec une bonne dose de législations répressives et la promotion des " valeurs familiales " qui, aux dires de certains, pourrait même finir par s'appliquer aux sociétés libres, égocentriques et chaotiques de l'Occident.

    Pratique inhumaine

    Au fil des années, bon nombre d'intellectuels, notamment chinois, ont soutenu cette tentative de construire une barrière contre l'Occident. Certains des plus actifs des penseurs chinois vivant en Occident comme Tu Wei-ming de l'université d'Harvard ont défendu vigoureusement la vague du néo-confucianisme. Mais ce sont des intellectuels qui ne trouvent pas vraiment leur place et se sentent marginalisés en Amérique et ailleurs et recherchent une caution en " Asie ". Financés par des fondations américaines ou autres, ils ont mis au point la mythologie du néo-confucianisme sans prendre vraiment en compte les dures réalités sociales.
    Evoquer le confucianisme dans le contexte des économies modernes d'Asie, c'est en réalité faire référence au confucianisme politique ou d'Etat. Dans la Chine impériale (cette période fascinante qui a duré des millénaires et s'est terminée de façon ignominieuse avec la Révolution Xinhai en 1911), le confucianisme d'Etat était un hybride composé de nombreuses autres théories politiques dont une bonne partie venait des Légalistes, école de penseurs du cinquième siècle avant l'ère chrétienne selon laquelle seul un gouvernement autoritaire peut contrôler les instincts destructeurs de l'homme.
    Le credo confucianiste traditionnel plaçait au-dessus de tout un certain nombre de vertus comme le sens du devoir ou la rectitude (yi), l'honnêteté (zheng), le respect pour les personnes âgées (xiao), la loyauté envers ceux qui sont au pouvoir ou la fidélité (zhong) et l'établissement de relations correctes à l'intérieur de la famille et du groupe (li). Ce credo était supposé être imprégné d'humanisme et de camaraderie (aidagarashugi en japonais ou renqing en Chinois) encourageant ainsi l'intégration de l'individu au sein du groupe et de la société. Ce sont ces éléments de chaleur humaine et de valeurs spirituelles ineffables de l'Orient qui ont amené les pays asiatiques à définir une voie vers le développement différente de celle de l'Occident.

    C'est en tout cas ce que dit la théorie. En réalité, le "néo-confucianisme" n'est pas si différent de l'éthique protestante du travail définie par Max Weber, c'est une idéologie typique des débuts de l'industrialisation au XIXème siècle habillée de chinoiseries anciennes par un groupe de politiciens asiatiques. "Je pense qu'il n'y a rien de si spirituel dans notre ancienne civilisation", a déclaré Hu Shi, l'un des principaux intellectuels chinois libéraux et un membre respecté de l'élite de Taïwan. "Quel type de spiritualité pourrait (par exemple) tolérer pendant plus d'un millénaire la pratique cruelle et inhumaine de bander les pieds des femmes sans élever la moindre protestation?"
    Li Ao (né en 1935), l'historien le plus remarquable de l'école de Hu Shi, est un essayiste taïwanais influent et un polémiste remarqué. Il critique depuis 1960 cette façon qu'ont les Chinois de s'autocongratuler. "Nous nous sommes toujours comportés comme des opportunistes, prenant ce qui nous plaisait chez les autres sans essayer d'apprendre de l'Occident à développer une attitude scientifique, ce type de franchise honnête qui va avec la pratique de la démocratie, les attitudes nouvelles nées de l'abondance économique ou le dynamisme propre à cette culture", dit-il. En réalité, Taïwan est à la pointe des nations asiatiques dans le changement vers la libéralisation et la démocratie.
    Lee Kwan Yew a remarqué que si des méthodes occidentales ne marchaient pas, en particulier certaines pratiques des démocraties libérales, alors elles étaient rejetées à juste titre par les nations asiatiques en développement. "Je suis persuadé qu'il s'agit d'un processus de type darwinien", explique-t-il. "Si l'adoption de valeurs occidentales réduisent nos chances de survie, alors elles seront rejetées".

    Les conséquences négatives de la modernisation ne sont pas liées à des facteurs structurels propres aux sociétés confucianistes mais aux mauvaises influences de "l'Occident". Aujourd'hui, certaines idées postmodernistes vulgarisées, si populaires dans le monde anglo-saxon (en particulier chez les universitaires américains), sont utilisées par les milieux conservateurs asiatiques pour justifier l'affirmation des valeurs du passé, valeurs qui sont en fait plus imaginaires que réelles.
    La critique de Lee contre des valeurs occidentales a trouvé des échos favorables chez de nombreux politiciens soucieux de préserver leurs positions et défendre leur accomplissement. Mais Lee ignore un peu trop facilement les différentes traditions pluralistes et même démocratiques qui ont existé en Asie dans le passé. Il a existé par exemple une courte période de démocratie en Chine au début du siècle, et des tentatives menées durant plusieurs décennies par des gens comme Hu Shi, de construire une "Troisième Voie " entre le communisme et l'autoritarisme d'extrême-droite. En Corée et au Japon, il y a eu aussi des mouvements indigènes en faveur d'un système plus équitable n'ayant rien à voir avec le néo-confucianisme si vanté par les partisans d'un rationalisme économique en Asie.
    Si la formulation de ce néo-confucianisme de pacotille aide ces nations à rationaliser leur industrialisation rapide, leur bond parfois brutal dans le XXème siècle finissant, tout est pour le mieux. Mais si les politiciens et politologues sont assez fous pour en faire un axiome socio-politique et pour imaginer qu'il s'agit d'une contribution significative à la civilisation, alors ils se trompent lourdement. Après tout, une bonne partie des idées de Lee et ses amis se trouve déjà dans la philosophie politique d'écrivains comme Jérémy Bentham entre autres.

    Ce qu'il y a de neuf est que ces défenseurs asiatiques du pragmatisme se trompent eux-mêmes et finissent par croire à leur propre propagande, la présentant comme une idéologie basée sur le relativisme culturel que les médias prennent au sérieux.
    Les "sociétés confucéennes en développement" d'Asie n'ont pas grand-chose à apprendre à l'Occident. Ces nations ont trop négligé ce qui permet le développement de mécanismes institutionnels et culturels. Ces mécanismes jouent un rôle crucial durant les périodes de crise économique, de chaos politique et de désintégration sociale. Si ces sociétés permettent le développement d'une classe de travailleurs qui peuvent s'exprimer et d'une classe moyenne désirant participer aux processus économiques et sociaux, alors le changement est inévitable et amène de nouveaux défis.
    Quand une économie se développe rapidement, il est facile de trouver toutes sortes de raisons pour expliquer son succès. L'expliquer par le confucianisme est plutôt bizarre, particulièrement si l'on considère qu'il y a quelques décennies on attribuait le sous-développement de nombreux pays asiatiques au fardeau de traditions politiques surannées, au premier rang desquelles on citait la philosophie confucéenne à cause de son caractère anti-mercantile et autoritaire. En Chine, une autre école de pensée nie la contribution de Confucius au développement économique actuel. Elle préfère attribuer les progrès à Mao. Pensez-y !

    Geremie R. Barmé, Australie

    Geremie R. Barmé

    Geremie R. Barmé est chercheur associé au département d'Histoire asiatique et Pacifique, à l'Institut d'Etudes supérieures de l'Université de Canberra. Il a publié récemment Shades of Mao: the Posthumous Cult of the Great Leader (New York: M.E. Sharpe); travaillé sur un documentaire de trois heures "The Gate of Heavenly Peace" , Boston: Long Bow Group, 1995; et publié une étude intitulée "To Screw Foreigners is Patriotic: China's Avant-garde Nationalists", The China Journal, juillet 1995.

    Le XXIème siècle sera asiatique

    Au premier abord, un siècle asiatique est en train de voir le jour. Singapour, Hong-Kong, la Corée du Sud et les autres dragons sont passés à une vitesse-record de l'état de sociétés paysannes à celui de centres industriels et maintenant s'interrogent sur la domination occidentale, non seulement sur le plan du pouvoir, mais aussi de l'idéologie. Les leaders asiatiques ne partagent pas la ferveur occidentale pour le libre-marché ou les libertés individuelles sans limites. Leur propre système, assurent-ils avec une confiance en eux qui croît de jour en jour, doit permettre de sacrifier l'intérêt à court terme du consommateur au profit d'une croissance à long terme.
    Mais à y regarder de plus près, la réalité est bien différente. L'économiste Paul Krugman de Stanford explique que ces dragons pourraient bien n'être que de papier et les compare à l'Europe de l'Est des années 1950. "Les nouvelles puissances industrielles asiatiques, tout comme l'URSS dans les années 1950, ont atteint un taux de croissance rapide de leur économie, en grande partie grâce à une mobilisation extraordinaire de leurs ressources", écrit-il. "Cette performance représente un véritable miracle économique, basée, hélas, davantage sur la transpiration que sur l'inspiration", ajoute-t-il. "Singapour a en effet progressé grâce à une mobilisation de ses ressources qui aurait fait la fierté de Staline".

    La croissance économique cache pourtant un dangereux nationalisme, en Chine tout particulièrement, selon l'analyste militaire Gerald Segal. "Tandis que l'ensemble des grandes puissances prônent le statu quo, la Chine, elle, préfère défier l'ordre établi", écrit-il. "Elle a soulevé des conflits avec presque tous ses voisins. Elle poursuit ses revendications territoriales sur Hong-Kong et Macao, où les occupants coloniaux européens ont accepté de lui rendre territoires et habitants en 1997 et 1999. La Chine fait également pression sur Taïwan pour convaincre ses 22 millions d'habitants qu'ils n'ont pas le droit à l'autodétermination".
    Bien entendu, le miracle asiatique n'est pas un simple mirage.Les sociétés asiatiques pénètrent le marché mondial à une vitesse ahurissante. "Dans une Asie en développement, l'objectif est de créer une nouvelle richesse", explique le professeur Helmut Schutte (INSEAD, France). A l'inverse, l'Occident cherche avant tout à préserver les richesses. Les sociétés asiatiques, elles, poursuivent une politique d'expansion à tout-va. L'augmentation de leurs parts de marché et le développement de nouveaux produits sont leur souci majeur. Les problèmes de management se bornent à l'expansion et au recrutement du bon personnel. Alors que les firmes occidentales cherchent avant tout à limiter les risques. Elles ne parlent que reengineering, restructuration, fermeture d'usines et licenciements.

    Bill Echickson, World Media Coordination

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