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    Interview du Président Mario Soares : Croyons dans une opinion publique éclaiée

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    "Aujourd'hui, tout est remis en cause", déclare Mario Soares, Président du Portugal, "la société n'a plus de modèle auquel se référer". A la fin de son second mandat, ce leader socialiste demeure cependant optimiste. Soares a combattu pendant 32 ans la dictature de Salazar, devenant chef de la nouvelle génération socialiste peu après la Révolution des oeillets de 1974. Il fut l'un des premiers à s'écarter des doctrines communistes, et ses critiques persistantes à l'égard de Fidel Castro l'éloignèrent aussi de certains membres de son parti. Au cours de cette interview, Soares revendique ses convictions socialistes. Il souligne la frontière entre lui et la droite qu'il accuse d'être insensible aux problèmes sociaux.


    Publico : L'idée court que le pouvoir politique est en train de perdre de son influence au profit d'autres pouvoirs, comme celui des médias, de l'économie et des marchés financiers. Qu'en pensez-vous?
    Soares : De toute évidence, le pouvoir économique et les marchés financiers en particulier imposent des limites et exercent plus de pouvoir qu'ils ne devraient. Les médias sont aujourd'hui particulièrement influents bien sûr, eux aussi plus qu'il ne le faudrait. Seul un pouvoir démocratique, légitimé par le vote du peuple, nous aidera à limiter les excès et les abus commis, dans certains cas, par ces deux pouvoirs économique et médiatique.
    Les gouvernements et les pays eux-mêmes sont désormais préoccupés par les taux d'intérêt, les variations macro-économiques et, en ce qui concerne l'Union Economique Européenne, par la concrétisation des objectifs communs du Traité de Maastricht. Mais dans la plupart des cas, ils négligent de s'intéresser aux sentiments des individus. Ils ne s'inquiètent pas, et ignorent même parfois les problèmes qui concernent l'environnement. Souvent, le malaise social devient cruel dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches où une société à deux vitesses marginalise de plus en plus les plus pauvres.
    Aujourd'hui, nous sommes témoins de phénomènes terribles: le crime organisé, le terrorisme incontrôlé, la prolifération des armes nucléaires, l'insécurité. Si nous n'agissons pas très vite, nous serons bientôt confrontés à des sociétés inhumaines et à des révoltes sociales. Nous devons renverser la situation et retrouver les principes et les idéaux qui ont depuis toujours guidé l'humanité dans sa marche vers le progrès.

    - Avec la domination des médias dans nos societés, les politiciens les plus populaires et les plus puissants sont souvent des individus dont les valeurs intellectuelles et humaines sont limitées? Pensez-vous que l'on pourrait encore élire un Churchill ou un De Gaulle aujourd'hui?
    - Je suis sûr que c'est encore possible. Tout est encore possible. Je pense que la société elle-même, fatiguée des technocrates et des pseudo-solutions néo-libérales, va obliger les politiciens du futur à être différents. C'est une question de temps. Si je n'étais pas persuadé de cela, je dirais que le monde court à la catastrophe. Mais au contraire, je suis un optimiste. Je crois au progrès et je crois que les hommes peuvent rendre le monde meilleur. Une attitude typiquement de gauche, en quelque sorte.

    Le néolibéralisme et la démocratie sociale sont usés

    - Rien que l'Union Européenne compte cinquante millions d'exclus. Et cette population marginalisée qui ne trouve pas de représentation dans les partis traditionnels se tourne vers les partis extrémistes. Votre optimisme n'est-il pas démesuré? Croyez-vous qu'il suffise d'invoquer un retour aux valeurs morales?
    - La société s'est mondialisée. Les grands débats se traitent désormais au niveau international plutôt que national. Il est impossible de mettre au point, dans un seul pays, les stratégies globales en réponse aux grands problèmes. Je pense qu'en Europe, par exemple, les partis travaillistes et sociaux-démocrates peuvent engager une réflexion profonde sur les inquiétudes des gens et trouver des solutions créatives et originales. Il nous faut renouer avec les idées humanistes, la solidarité, l'égalité des chances, la liberté.

    - Ce n'est cependant pas la direction que prennent les sociétés européennes.
    - Elles devront s'engager dans cette direction si elles veulent éviter le pire.

    - Les partis socialistes adoptent la même politique que celle des conservateurs...
    - Non, pas la même. Ils ont une culture politique différente et pratiquent une autre sorte de solidarité, même si elle est insuffisante. Les partis socialistes européens tentent de trouver des solutions nouvelles, mais elles devront se fonder sur des réalités. Il faudra reconnaître que le communisme a été un échec; que le néolibéralisme est usé et que la démocratie sociale, bien qu'elle ait opéré des percées, a été incapable de d'apporter des réponses à toutes les questions. Comment pourra-t-on résoudre tout cela, sinon à l'échelle mondiale?

    - Au début des années 1980, deux mondes bien distincts se faisaient face: celui du reaganisme et du thatchérisme ultra-libéraux, l'autre, représenté, en quelque sorte par l'avènement de Mitterrand en 1981, empreint de nationalisme. Quinze ans plus tard, si l'on étudie l'évolution de ces deux mondes, lequel des deux a le plus perdu et a dû le plus se rapprocher de l'autre?
    - Du point de vue de l'analyse marxiste, les nationalisations nous ont conduit à une impasse en termes de productivité et de justice sociale. Les théories néolibérales de Madame Thatcher ont entraîné un échec encore plus grand puisqu'elles n'ont rien résolu du tout et qu'elles ont, au contraire, aggravé la situation. Comment allons-nous sortir de ce mauvais pas? D'après moi, globalement, aucun pays ne peut résoudre ces problèmes à l'échelle internationale. C'est pourquoi il est crucial de construire l'Union Européenne. Mais pas dans le but de voir l'Europe dominée par la Bundesbank ou le système bancaire international. Si l'Europe ne devient pas un havre de solidarité au sein de laquelle chaque pays peut faire entendre sa voix et son propre droit de vote; si le Parlement Européen n'a pas l'autorité nécessaire pour exprimer l'opinion publique Européenne, alors la conception de l'Europe pour laquelle je me suis toujours battu n'aura plus lieu d'être.

    Inventer un nouveau plan Marshall

    - Comment peut-on concrétiser cela? Par exemple, comment l'Union Européenne peut-elle résoudre ses problèmes avec le Maghreb?
    - La solidarité des pays riches envers les pays pauvres est primordiale, et dans l'intérêt des premiers cités, comme nous l'a démontré Willy Brandt. Nous subissons une énorme pression de la part des pays de l'Est et des pays du Sud. Ils veulent entrer dans l'Europe et profiter des richesses et des avantages que nous avons accumulés. Pour faire face, nous ne pouvons pas nous enfermer dans une forteresse. Nous devons aider nos voisins qui nous pressent de résoudre leurs problèmes. Même s'il faut pour cela inventer un nouveau Plan Marshall, différent cependant du premier.

    - Il n'existe pas un seul politicien en Europe qui déclare vouloir augmenter son budget pour le développement, ou qui demande à ceux qui ont un emploi de se sacrifier pour aider ceux qui sont au chômage...
    - Jusqu'à un certain point, c'est ce que font les Scandinaves et nous devons leur rendre hommage. Mais d'autres suivront, c'est inévitable! Et qui se refuse à accepter cet état de fait sera laissé pour compte. Peut-être l'initiative devra-t-elle être prise par des organisations non-gouvernementales, des universités, des visionnaires capables d'influencer l'opinion publique et d'obliger les partis et les autorités à évoluer. Je crois que bien des problèmes d'aujourd'hui peuvent être résolus par la pression de l'opinion publique.

    - Si l'Europe veut conserver le modèle de justice sociale unique en son genre qu'elle a établi, elle risque de ne plus pouvoir rivaliser avec les pays d'Asie dont le miracle économique se base sur une conception plus autoritaire de la société...
    - C'est vrai. C'est pourquoi l'Europe et les pays les plus riches sont dans l'obligation d'aider les autres nations à fabriquer des sociétés plus équitables ou les droits de l'Homme et les droits socio-économiques seraient respectés.

    - Comme il a été démontré dernièrement, il est bien difficile d'exporter la démocratie et les valeurs occidentales.
    - La démocratie elle-même ne peut pas être exportée. Mais certaines valeurs et aspirations sont tout à fait universelles et communes aux hommes du monde entier, indépendamment du continent où ils sont nés ou de la couleur de leur peau. Certaines idées font peu à peu leur chemin dans l'esprit de tous: celle que le Monde est un, par exemple, et que l'humanité entière se sauvera ou tombera dans l'abysse. Efforçons nous donc de croire en la force d'une opinion publique éclairée. Mais surtout, ne soyons pas résignés, ne baissons pas les bras! Faire quelque chose de bien pour son prochain, c'est toujours possible.

    Propos recueillis par José Manuel Fernandes et Teresa de Sousa pour Publico

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