Société

«Petites bonnes»: Le coup de gueule des ONG

Par Mohamed Ali Mrabi | Edition N°:4770 Le 11/05/2016 | Partager
Elles se disent scandalisées par l’adoption du texte permettant l’emploi des enfants de 16 ans
Et comptent maintenir la pression pour rectifier le tir avant le vote en séance plénière
Près de 80.000 domestiques seront laissées pour compte à cause de la nouvelle loi
petites_bonnes_070.jpg

Maltraitances physiques, carences alimentaires, abus sexuels… les «petites bonnes» souffrent de plusieurs pratiques humiliantes. D’où l’urgence de les protéger, «même de leurs parents qui ne sont pas toujours exemplaires», selon les ONG (Ph. Bziouat)

Comme nous l’avons annoncé sur nos colonnes, le projet de loi sur les travailleurs domestiques a passé le cap de la commission des secteurs sociaux de la Chambre des représentants, lundi dernier, en dépit des protestations des ONG. Celles-ci ont une dernière chance pour pousser vers l’introduction de certains amendements avant le vote en séance plénière. Des responsables d’associations ont assuré qu’ils vont maintenir la pression pour que les députés revoient la copie. Rappelons que ce projet de loi a déjà été approuvé par la Chambre des conseillers.
Aujourd’hui, les responsables des ONG se disent scandalisés. Cela «va à l’encontre des principes de la Constitution et des conventions internationales signées par le Maroc», a déploré Bouchra Ghiati, présidente de l’association Insaf, faisant partie du Collectif pour l’éradication du travail des «petites bonnes». Ce réseau associatif plaide pour l’interdiction de l’emploi des enfants de moins de 18 ans. Le texte adopté lundi dernier l’a maintenu à 16 ans, comme cela a été validé par la 2e Chambre. Une situation qui révolte les associations qui pointent les risques que courent ces jeunes. La position du Collectif est appuyée par une série d’organismes comme le CNDH, le CESE, l’Unicef, ainsi qu’un ensemble de pédiatres, psychiatres, psychologues, pédagogues… Ces derniers ont témoigné des drames que vivent ces «petites bonnes». Celles-ci sont «souvent brisées physiquement et psychiquement par une vie de travail en tant que domestiques». Ils ont fait état de maltraitances physiques, notamment des carences alimentaires, un manque de sommeil, ainsi que d’abus sexuels… Résultats: les cas de névroses traumatiques, de dépressions ou de tentatives de suicide sont assez fréquents chez la population des jeunes domestiques. Pire, «ces jeunes souffrent de conséquences à long terme liées aux conditions de leur travail dans les maisons», selon Bouchra Ghiati. Elle a fait savoir que des données montrent que 40% des mères célibataires sont des ex-«petites bonnes».
Cependant, le gouvernement ne semble pas convaincu par ces arguments. Le ministre de l’Emploi a justifié le maintien de l’âge de 16 ans par des raisons d’ordre social, lié au fait que les familles ont souvent besoin du revenu de l’emploi de leurs filles, de même que cela est en phase avec les conventions de l’OIT, qui n’interdisent que le travail des moins de 15 ans. Or, «l’Etat doit jouer son rôle en protégeant les enfants même de leurs parents, qui ne sont pas toujours exemplaires», a estimé la présidente de l’association Insaf. Elle a pointé un «problème dans les mentalités des politiques». Pour elle, l’Etat peut activer une série de leviers pour mettre fin à l’exploitation des jeunes dans le travail domestique. Cela peut passer par exemple par «la mise en place de toutes les conditions pour garantir l’effectivité de la scolarisation obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans révolus. Généralement, cela se traduit par une grande orientation vers la formation professionnelle et réduit nettement l’exploitation des enfants dans les maisons», a-t-elle expliqué. Bouchra Ghiati a appelé le gouvernement à s’inspirer des expériences de certaines ONG dans ce domaine, «même si elles n’ont pas les mêmes moyens que l’Etat». Par exemple, un programme mené par l’association Insaf à Chichaoua et Klaat Sraghna, l’une des zones les plus pourvoyeuses de «petites bonnes». «300 filles ont été extraites du travail domestique et remises à l’école», a-t-elle noté.
Ce collectif d’ONG plaide aussi pour la mise en place d’un mécanisme d’extraction des filles employées actuellement dans les maisons. «A l’entrée en vigueur de cette loi, beaucoup de familles seront sous le coup de sanctions. Résultat: plusieurs filles seront mises à la porte et laissées pour compte», a prévenu Ghiati, qui crie au scandale. Aujourd’hui, les statistiques montrent qu’à fin 2015, entre 60.000 et 80.000 enfants sont employés dans les maisons, selon les ONG. Après l’application de la nouvelle réglementation, quels sont les organes habilités à identifier les cas et intervenir et à gérer le processus de retrait? S’interrogent-elles.

 Que dit la loi?

Même si le projet de loi a fixé l’interdiction du travail domestique à 16 ans au lieu de 18, il a prévu des dispositions spécifiques pour la catégorie entre ces deux âges. Les employeurs sont tenus d’avoir une autorisation légalisée des parents de ces jeunes filles. Des sanctions sont prévues pour les infractions, notamment une amende de 25.000 à 30.000 DH contre toute personne qui emploie un enfant de moins de 16 ans. Idem pour les intermédiaires réguliers dans l’emploi des «petites bonnes». Cette amende est doublée en cas de récidive, avec possibilité d’emprisonnement d’un à trois mois.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc