Société

Aujourd’hui, que signifie la modernité?

Par Stéphanie JACOB | Edition N°:4770 Le 11/05/2016 | Partager
Pléiade de chercheurs, philosophes, sociologues au 21e colloque international du Gret
Les débats orientés autour de la question de la modernité inégale

Tout part d’une inquiétude. Celle sur la société et sur le monde dans lequel nous vivons et vont vivre les générations futures. Comment vivre ensemble? Comment apaiser les menaces, les tensions et les conflits actuels? Comment être moderne? Et qu’est-ce qu’être moderne d’ailleurs? Cette fameuse modernité qui permet de renouer avec les valeurs fondamentales permettant de donner du sens à l’évolution humaine. Une sorte de confirmation des fondements d’une démocratie généralisée où le savoir, le pouvoir et l’avoir contribueront à la fécondation des rapports sociaux nouveaux. Comment alors sortir la modernité de sa crise et faire en sorte qu’elle redevienne un credo universel, le ferment d’une nouvelle renaissance? Rêver qu’un jour l’ensemble des nations croiront en la démocratie et à la liberté à les instituer, sans laisser l’argent et le profit régner en maîtres. En permettant peut-être à tous les individus d’accéder au savoir, et en dépassant les contradictions entre science et religion, entre théocratie et démocratie, entre universalité et spécificité… Car jusque-là, ces contradictions empêchent la modernité de s’instaurer de manière égale dans tous les pays et dans tous les champs sociétaux. Voilà en quelques mots, la base des débats du 21e colloque international du Gret, le Groupement de recherche sur les espaces et territoires, et de la chaire Unesco des droits de l’Homme. Une pléiade de chercheurs, philosophes, sociologues, juristes, historiens et autres spécialistes étaient réunis à Marrakech, venus de différents pays comme l’Algérie, la France, la Tunisie, l’Italie, le Vietnam et bien sûr le Maroc.

■ Conjonction de la liberté et du savoir
L’accès à la modernité fut basé en Occident sur l’idée de «révolution» en tant que processus historique cherchant à substituer aux croyances et aux formes traditionnelles de l’organisation sociale, le règne de la raison. Dans les pays tardivement indépendants, la genèse de la modernité n’a pas suivi cet itinéraire marqué à la fois par un développement politique et une appropriation du progrès scientifique et technique. En l’absence d’une modernité «endogène», connaître la perception et l’accueil réservé «à ce qui vient d’ailleurs» dans les sociétés arabes est donc un exercice incontournable pour Noureddine El Hachami, docteur ès droit public et expert en management public. A cet égard, la dynamique de la relation à «l’autre» et la relation au «passé glorieux» qui plane sur toute la production intellectuelle dans le monde arabe depuis le 19e siècle, est aujourd’hui l’objet d’une nouvelle lecture par certains intellectuels arabes dont la voix discordante est à la fois porteuse de vérité et d’espoir.

■ «Je ne pense pas, donc je suis les autres»
Yasmina Rhoulami témoigne en tant que femme marocaine moderne, nostalgique d’un passé où la femme avait des droits. «Quand les femmes du monde musulman reprendront leur pleine puissance, l’islam brillera et le monde vibrera». Pour elle, l’amour est le seul bouclier contre l’intégrisme, le terrorisme mais aussi contre la morosité et la crise socio-économique. «Nous sommes élevés dans les ghettos de "l'ahchouma" avoue-t-elle, où la peur, la culpabilité et le châtiment nous collent à la peau». Vivre alors dans l’auto-flagellation permanente, et osciller sans cesse entre jugeant et jugé. «Nous décidons de ce qui fait le bien et le mal, de qui ira en enfer ou au paradis, ce qui nous aliène au jugement des autres. Pour contrer la violence? Faire que l’islam nous soit conté dans l’amour».

■ «Le fondamentalisme comme réaction à la modernité»
Retour aux racines du fondamentalisme exposé par le président de la conférence mondiale des religions pour la paix, Ghaleb Bencheikh, qui, s’il caractérise un mouvement religieux, est né en contexte chrétien protestant apparu aux Etats-Unis à la fin du 19e siècle, en réaction aux développements du libéralisme théologique. Sa lecture n’admet comme seule expression absolue de la vérité que le sens littéral des textes sacrés. Ainsi, l’idée d’une autonomie individuelle qui puisse se passer de la norme divine apparaît insupportable et subit la pression communautaire. La foi se traduit par sa proclamation et dans son exercice manifesté dans l’espace public, au vu et au su de tous. L’islamologie moderne et appliquée se doit alors de sauver la tradition islamique du suicide de la pensée. Le fondamentalisme y confond inconsciemment les contingences humaines du message révélé avec l’essence divine de ce message. «Il est temps pour les intellectuels musulmans de donner une assise doctrinale à l’ensemencement de la matrice laïque par l’idéal éthique de fraternité et de solidarité, tout en sortant de la prison d’un temps présent calqué sur le modèle immuable et autarcique du tout-religieux».   

■ Pour en finir -vraiment- avec la modernité
L’enseignant-chercheur Michel Casteigts soutient quant à lui une critique radicale de la modernité. «Non pas des processus qui y conduisent mais de l’épuisement de la notion de modernité et son incapacité à servir les espoirs». Une référence sémantique de plus en plus abstraite. En effet, personne ne peut dire ce que l’on met dans ce concept. «Il faut se méfier des terminologies englobantes, et la modernité en est une» rajoute-t-il. Le monde contemporain se structure alors autour d’une nouvelle articulation de l’individuel et du collectif, notamment dans un rapport transformé aux institutions et aux territoires.

 

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