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    Politique Internationale

    L'historien Cheddadi retraduit Ibn Khaldoun

    Par L'Economiste | Edition N°:143 Le 01/09/1994 | Partager

    Abdesselam Cheddadi, philosophe et historien, vient de terminer une nouvelle traduction française de la Muqaddima, à paraître chez Gallimard. Il prépare, par ailleurs, une nouvelle édition critique du texte arabe, en utilisant pour la première fois l'ensemble des manuscrits. Abdesselam Cheddadi projette de donner une nouvelle traduction de l'Histoire des Berbères, en même temps qu'une édition critique du même texte.

    - Pourquoi Ibn Khaldoun vous intéresse-t-il ?
    - Pour moi, l'importance d'Ibn Khaldoun réside peut-être le plus dans le fait qu'il constitue pour nous un exemple et un espoir. Exemple d'une pensée puissante et libre, rationnelle, mesurée, s'efforçant au maximum d'objectivité. Exemple aussi d'inventivité théorique dans un domaine peu exploré avant lui, celui de la science de la société, et de rigueur dans la relation des faits et des idées. Nous vivons de nos jours l'extraordinaire paradoxe de voir la connaissance de nous-mêmes et de notre propre histoire nous échapper inexorablement. Il y a aujourd'hui infiniment plus de recherches et d'oeuvres valables sur l'Islam dans les pays non musulmans - pays d'Europe, Etats-Unis, Japon - que dans les pays musulmans. Comme travail de synthèse sur l'histoire et la culture islamiques, l'oeuvre d'Ibn Khaldoun conserve pour nous toute son actualité, parce qu'elle représente une des rares oeuvres écrites par un musulman qui soutienne la comparaison avec les travaux sur l'Islam faits en Occident. C'est en cela qu'elle symbolise pour nous un espoir. L'espoir de retrouver le chemin d'une pensée renouvelée sur nous-mêmes. Je ne veux pas dire par là que tout ce qui s'écrit sur l'Islam en Occident est à rejeter. Nous devons en tenir compte au maximum. Mais il faut être clair : une culture, une nation ne peuvent survivre grâce à ce qu'écrivent les autres sur elles. Parce qu'Ibn Khaldoun, à un tournant important de l'histoire du monde, a su présenter une synthèse informée et rigoureusement pensée de l'Islam, il peut donc être pour nous aujourd'hui un guide précieux dans la tâche immense et difficile, pour laquelle nous avons accumulé un très grand retard, consistant à penser notre présent et notre passé en termes scientifiques, sans passer par le filtre d'un regard, d'une pensée et de préoccupations extérieures.

    - Pourtant, Ibn Khaldoun n'a-t-il pas été redécouvert d'abord par l'Occident ?
    - Certes. Ce sont en effet des Occidentaux qui, au début du dix-neuvième siècle, ont pour la première fois à l'époque moderne attiré l'attention sur l'importance d'Ibn Khaldoun. Toutefois, l'oeuvre khaldounienne n'était pas complètement tombée dans l'oubli dans le monde musulman. Pour ne citer qu'un exemple, la Muqaddima, traduite en turc, était lue et utilisée par les historiens et les auteurs des miroirs des princes ottomans aux XVIIème et XVIIIème siècles. Il reste que la vogue moderne de notre auteur est bien partie de l'Europe. Depuis lors, Ibn Khaldoun a été mis à toutes les sauces, sans toujours beaucoup de discernement. Une étude récente a recensé plus de 800 titres sur Ibn Khaldoun jusqu'en 1980. Ceci ne veut pas dire qu'on a écrit sur lui le dernier mot. Justement, une des conditions pour un renouvellement de la pensée sur l'Islam est de relire les principaux auteurs musulmans à la lumière des préoccupations pratiques et théoriques des sociétés islamiques présentes. Il faut donc soumettre Ibn Khaldoun aussi à cette relecture. Quelques avancées dans ce sens ont d'ailleurs déjà été faites depuis les années soixante par des auteurs tels que Muhsin Mahdi, Mohammed Talbi, Aziz al-Azmeh.

    - Pourquoi aujourd'hui votre projet d'édition et de traduction d'Ibn Khaldoun ?
    - Comme je viens de le dire, rien de vraiment décisif n'a encore été écrit sur Ibn Khaldoun. En effet, cela ne peut se faire que si l'ensemble de son oeuvre est d'abord scientifiquement établi. Ce n'est pas encore le cas. La seule oeuvre de notre auteur dont il existe aujourd'hui une édition valable est un ouvrage relativement secondaire, un traité de mystique intitulé: Shifâ' as-sâ'il fi tahdhîb al-masîa'il, édition qui avait été réalisée par le Marocain Ibn Tâwît at-Tanjî.

    Les éditions de la Muqaddima disponibles ne font que reprendre celles du XIXème siècle, qui présentent toutes un texte incomplet, ne tenant pas compte de l'évolution de l'oeuvre, qui avait été rédigée au cours d'une période s'étalant sur près de vingt-cinq ans. La situation est encore pire pour le reste du Kitâb al-Ibar. Mon projet s'inscrit dans une tentative de combler cette grave lacune.

    Pour ce qui est de la traduction, celles qui existent en français souffrent du fait qu'elles sont basées sur un texte lacunaire et souvent fautif. D'autre part, comme vous le savez, une traduction est toujours tributaire des conditions particulières où elle a été faite : personnelles et subjectives, mais aussi scientifiques et culturelles. La traduction de de Slane, qui date du milieu du XIXème siècle, reflète un état d'esprit et surtout un niveau de connaissance de la culture islamique qui sont aujourd'hui dépassés. Par rapport à elle, la traduction de Monteil n'a pas fait de progrès décisif. Par son parti-pris faussement moderniste, elle déforme souvent la pensée de l'auteur. J'ai essayé de tenir compte dans ma nouvelle traduction, faite à partir des manuscrits, de ces différents problèmes.

    - Quel est votre apport original à l'étude d'Ibn Khaldoun ?
    - C'est une question difficile qui demanderait de longues explications. En tout cas, je travaille sur Ibn Khaldoun comme un parmi bien d'autres chercheurs et ce n'est pas à moi de juger du degré d'originalité de ma contribution. Tout ce que je peux dire, c'est que j'essaie de rompre avec deux types d'approche : l'une dont la base est constituée par des présupposés et des préoccupations politiques, culturelles et épistémologiques européocentriques ; l'autre, qui s'enferme dans les limites du nationalisme arabe ou musulman.

    Je pense qu'il faut dépasser ces deux approches pour se situer dans une perspective véritablement universaliste, capable à la fois de replacer Ibn Khaldoun dans l'histoire universelle et de le rattacher à l'histoire et à la culture spécifiques de l'Islam.

    Propos recueillis par Bouchra LAHBABI

    Ibn Khaldoun se préoccupait de pédagogie

    Si les écrits sur Ibn Khaldoun abondent, c'est parce que l'on s'aperçoit de plus en plus qu'il est "notre éternel contemporain", à travers toutes ses faces : le sociologue, l'économiste, l'éducateur... Sur les méthodes et les principes d'éducation, il convient de rappeler leur pertinence et leur actualité.

    Ibn Khaldoun, dans son discours sur l'histoire universelle de la Moqaddima, a produit une réflexion développée sur le système d'enseignement islamique où il décrit les principales étapes par lesquelles passe la formation. Il préconise des méthodes pédagogiques et propose une théorie de l'apprentissage qui se rapproche assez de ce qui se pratique aujourd'hui dans ce domaine.

    L'art de redire

    Bien avant Montaigne, il a vanté les mérites d'une "tête bien faite" par rapport à une "tête bien pleine", en précisant sa pensée. En effet, recommande-t-il, plutôt que de chercher à accumuler une surcharge de connaissances, il vaut mieux rechercher une progression équilibrée de celles-ci, laquelle confère un contenu réel du savoir. Il réprouve les manuels qui présentent en même temps plusieurs enseignements sous des formes condensées, sous prétexte de faciliter la tâche à l'apprenant. En fait, écrit Ibn Khaldoun, cette méthode l'oblige à accomplir un effort mental fastidieux, négatif, pour tenter de comprendre ce qui se cache derrière les résumés. Avant de présenter les résultats d'une discipline, il faut préparer un cerveau à les recevoir.

    Ibn Khaldoun insiste également sur les bienfaits des répétitions et des redites qui permettent de contracter de bonnes habitudes. "Moins l'auteur se répète, moins le lecteur retient", écrit Ibn Khaldoun. Par contre, a celui dont on a rendu l'esprit confus est incapable de comprendre. Il devient indolent, cesse de réfléchir, se décourage et finit par renoncer à apprendre".

    Ibn Khaldoun proclame aussi que la coercition et la brutalité dans l'éducation sont nuisibles car elles rendent les apprenants " faibles, paresseux, portés au mensonge et à l'hypocrisie (...). Ils deviennent trop indolents pour tenter d'acquérir des vertus ou de beaux traits de caractère". Autrement dit, le détenteur d'un savoir ne doit pas le transmettre avec arrogance ou avec suffisance, car le propre de tout vrai savant est l'humilité. Souvent les parents, lorsqu'ils aident leurs enfants dans leurs études, utilisent une méthode dure, non par arrogance (à moins qu'elle ne soit inconsciente), mais à cause d'une sorte d'angoisse à l'idée que leurs enfants ne soient pas suffisamment intelligents pour comprendre rapidement. Cette méthode abrutit les enfants. Si les parents ne peuvent pas faire preuve de délicatesse dans le soutien scolaire, mieux vaut qu'ils s'en abstiennent. De même, Ibn Khaldoun préconise la douceur dans l'éducation morale des enfants. "Un maître ne doit pas être trop dur pour ses élèves, ni un père pour ses enfants", dit-il.

    Encore avant que Montaigne n'en parle, Ibn Khaldoun a enseigné que les voyages forment la jeunesse, surtout s'ils sont entrepris dans le but de la recherche scientifique et de la rencontre des savants.

    Les voyages et les maîtres à penser

    Dans l'acquisition de la connaissance, les maîtres à penser, les maîtres spirituels jouent un rôle important, tout autant que les livres. "Mais les habitudes prises au contact d'un professeurs sont les plus fortes et les mieux ancrées. Aussi, plus on a connu de maîtres, plus on a fortifié sa formation intellectuelle", écrit Ibn Khaldoun. Ibn Khaldoun a aussi traité d'un sujet qui nous intéresse aujourd'hui au premier chef, qui est celui de la langue. Il a donné des indications extrêmement fines sur l'apprentissage de la langue et attiré l'attention sur le fait que le plus important dans une langue est son aspect vivant. Au contraire, ses contemporains méprisaient les langues parlées et la tradition orale de productions poétiques. Il insiste aussi sur le fait qu'une langue ne s'apprend que par la pratique. "Aujourd'hui le problème de la langue est pour nous un problème capital, très mal résolu, qui risque d'aboutir à une situation réellement catastrophique au niveau culturel. Une nation ne peut pas vivra sans sa langue maternelle. Une langue étrangère ne peut jouer le rôle d'une langue nationale. Les moyens de la développer sont, d'une part, de produire dans la langue nationale, d'autre part, de favoriser en permanence un bain linguistique pour ce qui intéresse le plus la population", déclare Abdesslam Cheddadi, qui prépare aujourd'hui une traduction et une édition critique de la Moqaddima et de l'Histoire des Berbères.

    B.L.

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