Société

Pr. Muhammad Yunus: «Capitalisme et social-business ne sont pas incompatibles»

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5141 Le 03/11/2017 | Partager
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Le Pr. Muhammad Yunus se définit comme un optimiste compulsif. Le prix Nobel de la paix (2006) et créateur du microcrédit espère voir une nouvelle génération plus ouverte à un modèle économique plus juste (Ph. DR)

Le prix Nobel de la paix (2006), Muhammad Yunus,  appelle à un nouveau modèle économique. Plus juste et plus humain. L'homme qui a initié le microcrédit, qui concerne aujourd'hui plus de 100 millions de familles, propose une nouvelle forme d’économie, complémentaire au modèle classique. Le Pr. Yunus espère voir une nouvelle génération adopter naturellement le social-business. Qu'est-ce qu'un social-business? Une entreprise qui consacre ses bénéfices à la diminution des coûts, à la production d'avantages sociaux, sans rémunérer ses actionnaires. Utopie? Les premiers social-business créés par la Grameen Bank témoignent du contraire. Un modèle qui séduit de plus en plus de multinationales, qui dédient des programmes spéciaux à l’économie solidaire.
- L’Economiste: Il y a 41 ans vous avez initié le microcrédit dans un village au Bangladesh. Est-ce que vous imaginiez alors que ça allait devenir un phénomène mondial?
- Pr. Muhammad Yunus:
Absolument pas. J’avais 36 ans à peine et je  ne savais même pas si ça allait marcher, ou même dépasser les frontières du village. J’avais juste envie d’aider les villageois, les sortir des griffes des usuriers et j’ai commencé à prêter mon propre argent. C’est très vite devenu tellement populaire, tout le monde voulait emprunter de l’argent que j’ai dû m’organiser. Le projet est devenu national, puis la Malaisie s’est intéressée à mon système, puis les Philippines et très vite le projet a pris une dimension internationale.  Mais c’était loin de ce que j’aurais pu imaginer.

- Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur le microcrédit? Est-il en train de devenir un produit bancaire comme un autre?
- Malheureusement pas encore, et c’est ce que je regrette. Le microcrédit aujourd’hui à travers le monde est géré par des associations et non par des banques. Pourquoi les banques devraient-elles s’intéresser au microcrédit,  me direz-vous? Eh bien parce que c’est de la responsabilité des banques d’offrir des services financiers à tout le monde. Vous savez, les services financiers sont comme l’oxygène. Un oxygène économique, si vous en manquez, vous tomber malade, vous dépérissez. Et c’est ce qui arrive aux plus pauvres de la planète. Dès que vous les connectez aux services financiers, ils redeviennent vivants et entrepreneurs. Aujourd’hui, les banques ne jouent pas ce rôle et les associations ne peuvent pas faire plus, parce qu’elles n’ont pas suffisamment de fonds. Et c’est mon plus grand regret.

- Vous présentez le social-business comme étant une alternative au capitalisme sauvage. Est-ce que vous pensez  que c’est un système viable?
- Je pense que le capitalisme a été interprété d’une mauvaise manière. Il part déjà d’un mauvais postulat: à savoir considérer l’être humain comme un être égoïste. Or, en vérité, l’être humain est une combinaison d’égoïsme et d’altruisme, sauf que la version actuelle du capitalisme transforme les êtres humains en robots. Le capitalisme peut être une solution si l’on crée simultanément des entreprises qui génèrent des richesses et d’autres pour résoudre les problèmes contemporains. Nous vivons dans une définition trop restrictive du capitalisme, celle qui consiste à faire des profits. C’est une question de choix. Une autre option est possible et doit nous permettre de sortir les personnes de la pauvreté dans ce qui serait, selon moi, un «nouveau capitalisme» et c’est ça le social-business.

- Les deux systèmes peuvent aller de pair ou faut-il que l’un remplace l’autre?
- Non, ils doivent aller en parallèle. Je donne l’exemple de l’entreprise McCain, qui fait de grands profits. Mais en même temps ils ont des programmes d’économie solidaire. Ces derniers peuvent bien évidemment se développer encore plus. D’autres multinationales ont des programmes similaires. C’est la preuve que capitalisme et social-business ne sont pas incompatibles. Il y a des individus ou des entreprises qui opèrent dans les deux systèmes en même temps et d’autres préfèrent s’investir complètement dans le social-business, et c’est ça qui donne de l’espoir.

- Depuis plus de 40 ans que vous prêcher la bonne parole, est-ce que vous avez toujours foi en l’humanité?
- Bien sûr que oui! Je me considère comme un optimiste compulsif et je crois toujours que le monde ira mieux! D’ailleurs, je vois que les choses changent, lentement, mais elles changent. Il y a de plus en plus de projets de social-business, en Colombie, en France, en Belgique, en Grèce et aujourd’hui au Maroc… il y a d’autres exemples dans d’autres pays. Beaucoup d’universités aujourd’hui proposent des cursus spécialisés dans cette filière et les jeunes  sont plus ouverts à ce genre de pensées. Aujourd’hui nous avons besoin d’expliquer ce qu’est le social-business. Un concept encore difficile à comprendre pour beaucoup d’adultes. Pour les plus jeunes, ce mode de penser et d’agir est plus naturel  parce qu’ils auront grandi avec. Aujourd’hui toutes les écoles de commerce devraient enseigner les deux systèmes. Le premier qui vous apprend comment gagner de l’argent et d’en faire gagner aux entreprises et le deuxième qui vous apprend à trouver des solutions économiques aux plus démunis. Les étudiants doivent avoir le choix de s’orienter vers l’un ou l’autre modèle.
Propos recueillis par Amine BOUSHABA

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