Chronique

Mes respects, Si M’hammed Boucetta!

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4967 Le 23/02/2017 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Maître Boucetta nous a quittés cette semaine, paix à son âme.  Depuis, des  témoignages et hommages oraux et écrits lui sont rendus de tous les bords en reconnaissance de sa stature nationale. J’ai personnellement eu le privilège de travailler avec lui en 2003 dans la Commission royale consultative chargée de la révision de la Moudawana (CRCM). C’est  au rôle qu’il y a joué que je veux ici rendre hommage.  

La gestion des divergences dans la Commission Moudawana

Bien avant sa nomination à la présidence de la CRCM en février 2003, les médias et la société civile transmettaient des échos des  difficultés de la Commission à arriver à un consensus ou à des compromis sur le sens que la réforme de la Moudawana devait prendre. Malgré tous les efforts de son 1er président, Me Dahhak, les approches et les référentiels de ses membres étaient parfois inconciliables sur certaines questions majeures, ce qui bloquait l’avancée et l’aboutissement des travaux.

A la nomination de Me Boucetta, il paraissait  très peu probable, pour ne pas dire impossible, d’arriver à concilier les avis sur certaines questions majeures autour de compromis qui seraient acceptables par tous  et fonctionnels une fois traduits en articles de lois. Le débat butait fortement sur les modalités de gestion des divergences: comment trancher? Que faire des propositions minoritaires parmi les membres de la Commission? Entre les propositions de statu quo ou de retour sur des dispositions datant de 1992, et celles qui voulaient aller dans le sens de l’égalité entre les hommes et les femmes, le fossé était parfois infranchissable.  Même les propositions  recueillies de près de 80 organisations et institutions auditionnées à travers le Maroc ne ralliaient pas  nécessairement les protagonistes. Autant dire qu’il était extrêmement compliqué de conclure avec des décisions collectives sur certaines questions.

Pour rappel,  la Commission désignée par SM le Roi avait un caractère purement consultatif. Aussi, quelques  membres affirmaient qu’il ne serait ni légitime ni acceptable de prendre  des décisions à la majorité numérique, arguant que la Commission  n’était pas une institution représentative de la société. Ses membres y siégeaient à titre personnel et étaient tenus par les recommandations et orientations royales clairement exprimées dans le discours d’installation de la Commission. Ils étaient chargés de revisiter le Fiqh traditionnel et de faire preuve d’intelligence et de pertinence par l’outil de l’Ijtihad pour élaborer un projet de loi adapté aux besoins contemporains à même de favoriser l’harmonie familiale et sociale. Basé sur les principes de justice, d’égalité et d’équité qui sont au fondement de l’éthique de l’Islam, ce projet devait aussi respecter  les engagements du Royaume pour les droits humains universels.  Et c’est précisément sur l’équilibre à trouver entre les référentiels de l’Islam et ceux des droits humains universels qu’il n’y avait pas consensus.

L’expérience et l’intelligence politique et diplomatique de Me Boucetta lui ont fait  prendre la mesure des risques et des enjeux  des résultats de ce chantier face aux besoins et attentes de la société. Il a exprimé aussi et à plusieurs reprises la nécessité de prendre en considération l’image internationale de l’Islam et des musulmans  surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001. Face à l’impossibilité de concilier les propositions qui se dessinaient, il a fini par se rallier au point de vue qui voulait que lorsqu’aucun consensus ou compromis acceptable n’était atteint,  toutes les propositions arrêtées et formulées au sein de la Commission seraient prises en considération, enregistrées sur les PV et transmises à SM dans le projet final. Et c’est ce qui a été fait.  

Grâce à cette décision démocratique et courageuse, Me Boucetta a frayé le passage à des propositions minoritaires dans la Commission, qui étaient  justifiables socialement, en conformité avec  l’éthique coranique et les avis de certaines écoles de Fiqh;  et avec les principes universels des droits humains. Ainsi, le document présenté à SM le Roi reflétait  les délibérations et précisait sans exclusion les points de vue qui y circulaient;  et qui n’étaient du reste que le reflet de la diversité de la société marocaine. En sa qualité de chef de l’Etat, Amir El Mouminine et commanditaire du travail confié à la Commission, SM a pris les décisions qu’il a jugées nécessaires et acceptables, qui ont par la suite  été entérinées par le Parlement.
Il est maintenant de connaissance notoire que  certaines des dispositions retenues faisaient partie ou étaient dans le sens de  quelques-unes de ces propositions «minoritaires». On ne peut dès lors s’empêcher de conclure que malgré les limites du projet présenté qui n’était pas arrivé à des propositions consensuelles sur l’ensemble des articles, les efforts fournis pour gérer les débats et le courage de la décision de ne pas taire les propositions minoritaires ont payé.

Aujourd’hui qu’il nous a quittés, je joins ma voix à toutes les autres pour un hommage vibrant à Maître Boucetta, le nationaliste, l’homme politique, le diplomate et l’homme d’Etat.  Ayant eu le privilège de l’approcher, discuter et travailler avec lui dans la confiance, la bienveillance et le respect mutuel au sein de la CRCM, j’ai pu prendre la mesure émouvante de son humanisme, sa bienveillance et sa simplicité.  
En hommage à l’Homme,  je dis en m’inclinant: mes respects Si M’hammed. Merci!

L’homme de l’écoute et le négociateur impartial

Lors des débats dans la Commission Moudawana, Me Boucetta faisait preuve d’une écoute calme et impartiale, ne ménageant aucun effort pour concilier les points de vue, usant parfois de son humour marrakchi pour dénouer les crispations et les crises. Parfois, il exprimait ses positions personnelles. Je reconnais que même du bout de ma lorgnette de militante féministe droits - humaniste,  j’ai souvent été frappée par son écoute et son analyse des  mutations radicales de la société marocaine depuis la promulgation  du code de statut personnel en 1958,  et par ses affirmations répétées de l’importance de leur prise en considération pour l’élaboration d’un nouveau code de la famille. Pour autant, il exprimait parfois ses réserves sur certaines propositions au nom des  mentalités marocaines, tout en ajoutant que «le contexte culturel ne se prêtait pas à aller aussi loin que lui personnellement aurait souhaité» (par exemple sur les questions de filiation et d’héritage). Pour ma part, je considérais que les mutations sociodémographiques et économiques étaient irréversibles et  que la loi reste un des moyens de faire évoluer et d’harmoniser les mentalités. Néanmoins, je respectais sa position et je trouvais courageux de sa part de l’exprimer  dans la Commission.…

 

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