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    Ce que je pense de le culture mondiale : Notre passeport ne doit pas nous conditionner

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    L'écrivain italien Antonio Tabucchi, 52 ans, se promène entre Lisbonne et Pise. Et ses sentiments se partagent entre deux langues : l'italien, langue d'écriture de la majorité de ses romans, du premier, "Nocturne indien" au plus récent, "Pereira prétend", et le portugais, qu'il enseigne à l'Université de Sienne. C'est en lisant le poète lisboète Fernando Pessoa qu' il y a une vingtaine d'années, cet écrivain a choisi d'ajouter à son Italie natale une patrie d'adoption, le Portugal. Pour ce cosmopolite érudit, "la nationalité importe peu, finalement". Plus que par le passeport, "on appartient à un lieu quand on s'y sent bien".


    Q. Vous partagez votre temps entre l'Italie et le Portugal. A quelle culture appartenez-vous?

    R. En réalité, on appartient à un lieu quand on s'y trouve bien. Notre passeport ne doit pas nous conditionner. C'est ma vision de la nationalité.
    Pour moi qui suis écrivain, la culture nationale, c'est avant tout la formation littéraire. J'ai fait toutes mes études en Italie, où l'on enseignait principalement la littérature italienne. Et j'ai consacré la plupart de mes livres à une réalité italienne, notamment "Piazza d'Italia", qui prend sa source dans mes propres racines, c'est-à-dire dans ma Toscane natale.
    Pourtant ma passion pour la littérature est plutôt née de la lecture d'auteurs non-italiens, notamment anglo-saxons, comme Stevenson, Kipling ou Conrad. Et c'est à Paris que j'ai découvert la littérature française que l'on n'enseignait pas en Italie. C'est à ce moment-là que j'ai aussi découvert un cinéma qu'il m'était difficile de voir en Italie.

    Q. Vous dites souvent que la littérature est un moyen privilégié pour découvrir d'autres cultures...

    R. Il est vrai que c'est un livre qui m'a ouvert les portes du Portugal. Lors d'un séjour à Paris, j'ai acheté chez un bouquiniste un petit ouvrage dont l'auteur m'était inconnu, Fernando Pessoa. C'était la première traduction de "Bureau de tabac". J'y ai trouvé un univers qui m'a tellement impressionné que cela m'a donné envie d'apprendre la langue. Je me suis mis à étudier le portugais à l'université en Italie, et j'ai découvert le Portugal . Puis sont venues les amitiés. Je me suis même marié avec une Portugaise. Et le pays a pris sa place dans ma vie.

    Q. Vous avez écrit un roman en portugais, "Requiem". Pourquoi?

    R. Peut-être un psychanalyste pourrait-il l'expliquer. C'est plutôt mystérieux. Ce que je peux dire, c'est que ce roman est né en territoire neutre, à Paris. J'étais loin à la fois de l'Italie et du Portugal. J'avais grande envie d'écrire une histoire qui serait toute portugaise. C'est une espèce d'hallucination, de rêve. Et ce rêve est venu en portugais. J'ai d'ailleurs essayé de traduire les pages du portugais vers l'italien. Impossible. Je me suis rendu compte qu'un roman qui s'exprimait en portugais devait le rester. On ne peut pas forcer la langue.
    Avec ce livre j'ai eu le courage de fréquenter les deux versants de mon âme. J'ai exploré les deux côtés linguistiques et sentimentaux que je possède en tant qu'Italien ayant absorbé des souvenirs portugais. Comme, je suppose, l'ont fait tous les écrivains alloglottes (NDLR, auteurs n'écrivant pas dans leur langue maternelle). Samuel Beckett en est l'exemple le plus proche. Bien qu'irlandais, il écrivait en français et trouvait ensuite le courage de se traduire lui-même.

    Q. L'un de vos romans ,"Nocturne indien" se situe en Inde. Pourtant vous dites que vous n'avez "rien compris à ce pays"...

    R. Je ne fais pas partie de ces personnes qui arrivent pour la première fois dans un lieu inconnu et qui, au bout d'une semaine, disent avoir tout compris. L'Inde est un pays que je n'ai pas compris. Il faudrait l'étudier toute une vie pour savoir ce que sont sa religion, sa philosophie, sa littérature, ce que sont les castes. Je me suis limité à l'observer. L'unique instrument que j'avais à ma disposition, c'était le regard. L'un des devoirs de l'écrivain est aussi de regarder.

    Q. Comment réagissez-vous au mouvement d'uniformisation de la culture?
    R. Je n' écoute pas la musique internationale, pas plus que je ne mange de cuisine internationale. Quand je suis au Portugal, j'aime manger de la nourriture portugaise. En France j'apprécie la nourriture française traditionnelle. En Italie j'aime les spaghetti!
    Je ne connais pas le discours de la world culture, ce nivellement des cultures. En revanche je pourrais vous dire qu'il y a une renaissance des nationalismes en Europe. C'est un nationalisme qui s'exprime avec la guerre en ex-Yougoslavie ou avec des conflits sociaux en ex -Union Soviétique.
    C'est plutôt la xénophobie, le racisme qui me préoccupent.
    J'aimerais que les gens apprennent à intégrer les cultures qui ne sont pas les leurs. C'est ainsi que je vois le futur de notre Europe, si elle ne veut pas mourir : un espace commun où les différentes cultures s'entrelacent, et s'enrichissent.

    Antonio Tabucchi, Italie - Interviewed by Weronika Zarachowicz, World Media Coordination

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