Culture

Des mots pour dire le monde… Mais quel monde?
Par Alain BENTOLILA

Par L'Economiste | Edition N°:2239 Le 22/03/2006 | Partager

Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements ma-jeurs de cette fondation, «1.001 écoles rurales». Linguiste, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il est actuellement conseiller du ministre français de l’Education nationale, Gilles de Robien. Les mécanismes qui régissent l’évolution de la forme et du sens des mots sont assez simples à décrire. Il s’agit tout simplement de ce que l’on appelle le phénomène «d’économie des moyens linguistiques». Le terme «économie» ne signifiant pas ici «faire des économies» mais «ajuster ses dépenses linguistiques aux exigences d’une situation spécifique de communication». Trois facteurs sont en interdépendance: - L’information que l’on peut quantifier en fonction du nombre des sens possibles qu’élimine l’apparition d’un mot; - La fréquence, c’est-à-dire le nombre de contextes différents dans lequel un mot peut être utilisé; - Le coût que l’on peut rapprocher du nombre des phonèmes que comporte le signifiant d’un mot. Les relations entre ces trois facteurs définissent l’évolution d’un mot. Ainsi, plus la fréquence est élevée, plus l’information du mot est faible puisque ce mot, traînant dans un nombre élevé de contextes, amasse un nombre important de significations et donc d’ambiguïtés possibles. Mais dès l’instant où ce mot perd de sa force informative, pourquoi diable consentirions-nous un effort de production devenu disproportionné avec ce que l’on peut en attendre en terme d’information? On va donc restreindre les «coûts de production». En bref, le coût est proportionnel à l’information qui, elle, est inversement proportionnelle à la fréquence. . Sage économie contre ghettoïsation socialePrenons un exemple simple. Le mot «CINEMATOGRAPHE» fut créé lorsque l’on inventa un appareil particulier avec une fonction particulière. La production de ce mot /sinematograf / était relativement coûteuse, mais le jeu en valait la chandelle puisque l’effet en terme d’information était maximum: 1 signifiant-1 signifié-1 référent et un seul. Le temps passant, ce mot en vint à désigner bien autre chose que l’appareil original: un lieu, un art, un milieu, un comportement… Dès lors, on restreignit sagement les dépenses et cela donna: CINEMA et CINE. Ces lois de l’économie linguistique jouent à plein dans les situations de ghettoïsation sociale. Elles définissent une très forte relation entre la puissance des mots et le degré de connivence qui définit la situation d’enfermement dans laquelle ils sont employés. En effet, plus on connaît quelqu’un, plus on a de choses en commun avec lui et moins on aura besoin de mots précis pour communiquer ensemble. En bref, si je m’adresse à un individu qui vit comme moi, qui croit au même dieu que moi, qui a les mêmes soucis et la même absence de perspectives sociales, cela «ira sans dire». Je n’aurais pas besoin de mettre en mots justes et soigneusement organisés ma pensée parce que nous partageons tellement de choses, nous subissons tellement de contraintes et de frustrations identiques que l’imprécision devient la règle d’un jeu linguistique socialement perverti. La ghettoïsation sociale induit ainsi un tel degré de proximité et de connivence que la réduction des moyens linguistiques utilisés apparaît comme une juste adaptation du poids des mots au choc amorti de photos mille fois vues. . Le retour du bouffonCes mots, parfois nouveaux, le plus souvent recyclés, sont toujours porteurs d’un sens exagérément élargi et par conséquent d’une information d’autant plus imprécise.Prenons l’exemple souvent vanté du mot «bouffon». Bernard Pivot, célèbre animateur de télévision ayant donné son nom à de fameuses dictées, se réjouissait de constater que ce mot ancien, tombé en désuétude, se trouve remis au goût du jour par les jeunes des banlieues qui lui donnaient une deuxième jeunesse. En fait, ce que l’on constate, c’est que le sens premier de «bouffon» dans le «bouffon du roi» portait une information précise et forte qui faisait que lorsque l’on recevait ce mot, on n’avait aucun doute sur ce qu’il évoquait. L’utilisation de «bouffon» pour qualifier un individu comme dans «ce kum, c’est un bouffon!» ouvre un champ de signification nettement plus étendu: il sert à donner une appréciation négative sur quelqu’un quels que soient les critères qui la fondent et quelle que soit la nature du lien qui nous lie à cette personne. En d’autres termes, tout individu dont le comportement ne nous convient pas est un «bouffon». On voit donc bien comment ce mot recyclé est devenu une sorte de «baudruche sémantique» gonflée à l’extrême, ballottée à tous vents, prête à tous les compromis contextuels. Car si n’importe qui, à n’importe quelle occasion peut être appelé «bouffon», ce mot n’a quasiment plus de sens, de même que souffrent de la même anémie sémantique «cool», «grave», «niqué»… Si ce langage fonctionne -et il fonctionne-, c’est parce qu’il a été forgé dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Lorsque le nombre de choses à dire est réduit, lorsque le nombre de gens à qui l’on s’adresse est faible, l’approximation n’empêche pas la communication. Mais hors du ghetto, lorsque l’on doit s’adresser à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque ces gens ne savent pas à l’avance ce qu’on va leur dire, cela devient alors un tout autre défi. Un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance de le relever. Et c’est alors que faute de pouvoir transmettre à l’autre sa pensée au plus juste de ses intentions, faute de pouvoir argumenter et expliquer, le passage à l’acte violent devient l’ultime recours d’une pensée que les mots n’articulent plus.

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