Reportage

À Marrakech-Safi, pas assez de centres pour nouveau-nés

Par Stéphanie JACOB | Edition N°:4772 Le 13/05/2016 | Partager
Enfance espoir et la ligue marocaine pour la protection de l’enfance font de leur mieux
Les enfants handicapés n’ont aucune chance de s’en sortir
marrakech-safi_072.jpg

Pour toute la région Marrakech-Safi, il n’existe que 2 centres d’accueil pour les nouveau-nés jusqu’à 6 ans, dont la ligue marocaine pour la protection de l’enfance, dans le quartier d’Issil

Cœurs sensibles s’abstenir. Dans le bon sens du terme. Passer les portes d’un orphelinat exige une certaine distance émotionnelle. Orphelinat. Un mot qui fait peur, qui intrigue, sur lequel plane un vent de mystère. Pour toute la région Marrakech-Safi, il n’existe que 2 centres d’accueil et d’hébergement pour les nouveau-nés jusqu’à 6 ans, Enfance espoir et la ligue marocaine pour la protection de l’enfance, présidée par la princesse Lalla Zineb. C’est ici que la visite commence, dans le quartier d’Issil. Dès l’entrée, quelques pleurs, légers, que l’on entend des chambres où vivent les enfants par tranches d’âges. Dans un décor lumineux et coloré, l’ambiance est paisible. Même si ces enfants ont déjà une lourde histoire. Malgré toute l’attention portée par leurs nurses, qui en ont 6 chacune à charge, ils sont forcément en manque d’amour puisque la famille a disparu. Disparue ou en graves difficultés. Sur les 60 enfants pris en charge, 23 sont en situation de handicap. Pour eux, aucune chance d’intéresser les adoptants. Le plus âgé a presque 22 ans et passera sûrement une grande partie de sa vie sur son lit du centre d’Issil.

Des bébés dans leurs transats, dans leurs lits à barreaux, en train de jouer, de dormir ou de se réveiller dans les bras d’une nurse. Il y en a partout où l’on regarde. Tous en forme, aux

marrakech-safi_2_072.jpg

Des sorties sont régulièrement organisées à la ferme ou pour rendre visite à d’autres associations et participer à leurs activités

vêtements soignés, avec pour beaucoup un large sourire sur le visage. Doucement, tout le monde se réveille de la sieste. Et il y a une maman venue s’occuper de la petite fille qu’elle vient d’adopter, en attendant la fin des formalités pour la ramener à la maison. L’adoption est aussi obscure que l’abandon. Ce n’est pas un acte que l’on aime étaler en société. Le plus frappant peut-être est de savoir qu’une femme célibataire, si elle n’a légalement pas le droit de mettre au monde un enfant, peut en revanche en adopter un tout fait! Cherchez l’erreur.

«Nous faisons tout pour faire oublier le chagrin de l’absence d’une mère»

marrakech-safi_3_072.jpg

Anniversaires, événements, ou moments passés avec les visiteurs comme les étudiants des grandes écoles de la ville ponctuent les journées des enfants

La ligue reçoit régulièrement des couples ou des femmes seules qui souhaitent adopter. Une procédure simple et rapide aux seules conditions d’être musulman et d’avoir une résidence au Maroc. A l’inverse, il arrive souvent qu’une femme ayant abandonné son bébé revienne dans les tous premiers jours le chercher, poussée par le regret. Elles ont 3 mois légaux pour le faire.
Heureusement, toute l’équipe est engagée à leur bonheur. «Je ne pourrais pas travailler ici sans tout cet amour que les nurses donnent aux enfants dont elles s’occupent avec tant de dévouement» nous confie la présidente Lamia Lazrek Chraibi. Car à l’inverse du point de vue occidental qui leur demande de garder une distance émotionnelle, ici au Maroc c’est impossible. «Elles les considèrent comme leurs propres enfants, cuisinent pour eux, et leur organisent leurs fêtes d’anniversaire. C’est dans les gènes, nous vivons en famille, nous partageons nos joies comme nos peines. J’admire particulièrement celles qui s’occupent des enfants en situation de handicap. Pour toutes, c’est l’amour qu’elles ressentent pour ces enfants qui les aide à supporter la dureté de leur travail». Il y a aussi les bénévoles et des entreprises engagées pour mettre la main à la pâte. Deux fois par mois, la crèche est en fête. Comme les fois où les

marrakech-safi_4_072.jpg

Chaque anniversaire est célébré comme dans une vraie famille

étudiants des grandes écoles de la ville viennent y passer du temps accompagnés de clowns et d’animateurs. Ou quand ils sont en sortie, invités par d’autres associations de la région. Sortir, c’est le cas tous les jours de ceux qui ont plus de 2 ans, scolarisés dans des écoles maternelles du quartier. «Mais le manque laissé par la mère est impossible à combler» assure Farida Harrelkas, la directrice du centre. Alors pour s’attaquer au problème à la source, il faut sensibiliser. Régulièrement, les assistantes sociales se rendent dans les lycées pour parler aux jeunes, expliquer les risques et les conséquences de leurs relations, particulièrement pour les filles. Sur place, le centre d’écoute et d’accompagnement des jeunes femmes en situation potentielle d’abandon de leurs bébés essaye de renverser la vapeur.

Des médiations sont organisées avec le père et avec la famille de la future maman, et des recherches sont engagées pour lui trouver un emploi. Alors il y en a qui préfèrent simplement confier leur enfant le temps de mettre de l’ordre dans leur vie. Et d’autres, pour qui l’abandon est la seule option, fuyant les hôpitaux à peine délivrées ou déposant au pied d’une mosquée

marrakech-safi_5_072.jpg

Toute une équipe se relaie 24h sur 24 pour prendre soin des 60 enfants et tenir le centre d’écoute pour les femmes en situation difficile. Mention spéciale pour les nurses qui travaillent comme des mères

ou d’une maison un nouveau-né encore doté de son cordon ombilical. «Dans 90% des cas d’abandon, la raison est la même: la mère est célibataire» constate Farida. Pour celles qui en ont le courage, elles se présentent au procureur du Roi, qui lui seul est habilité à fournir le sésame pour une prise en charge par un centre d’accueil. Une épreuve pour elles, qui s’imaginent jetées en prison. Que deviennent-elles ensuite? Comment vivent-elles avec ça sur la conscience? En tout cas, l’enfant lui grandira parmi les autres, en attendant d’intéresser une famille. Avec 2 centres seulement pour toute la région, ce sont 90 places disponibles pour les enfants abandonnés, définitivement ou temporairement, de moins de 6 ans. La grande question est de savoir que deviennent tous les autres?

 

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc