Tribune

Comment recoller l’investissement et l’emploi

Par M’Fadel EL HALAISSI | Edition N°:5198 Le 30/01/2018 | Partager

M’Fadel El Halaissi est Directeur général délégué, en charge de la Banque de l’entreprise au sein de BMCE Bank of Africa. Il intervient rarement dans le débat public, sauf à des moments stratégiques. Il s’agit notamment de sa forte prise de position en janvier dernier sur les délais de paiement qu’il a qualifiés «d’abus» lorsqu’ils atteignent 90 jours. (L’Economiste du 27-1- 2017). Les lecteurs de L’Economiste ont aussi remarqué ses analyses sur le financement «sage et fiable» du développement africain, en 2009, 2011 et 2013 ou encore ces propositions pour améliorer le financement des PME (Ph. L’Economiste)

Dans l’économie marocaine, les efforts d’investissement sont remarquables, les indicateurs macroéconomiques sont  respectables au regard de la conjoncture  internationale et de l’environnement géopolitique du Royaume. Pourtant le niveau de la croissance économique est en deçà de son potentiel et de ses atouts.

Pourquoi cette inadéquation? Il est indéniable que l’économie montre une grande résilience  face  à la tempête de la crise économique mondiale de 2008, qui a secoué l’économie mondiale  et notamment celles de bon nombre de partenaires économiques du Royaume.

Cette résilience s’essouffle depuis quelques années déjà! En dépit  des indicateurs macroéconomiques honorables, la croissance économique réelle est irrégulière, caractérisée par une demande effective intérieure haletante.
Que faut-il faire pour inverser cette courbe? D’aucuns pensent  à la pluviométrie, à la croissance de la production à l’investissement, à l’exportation, à la maîtrise du déficit budgétaire  et de l’inflation, à une politique fiscale incitative, etc.

En réalité, la demande effective au sens keynésien du terme demeure,  à notre avis, l’épine dorsale  de la dynamique d’une économie. Le fait générateur de cette demande  étant l’emploi, rien que l’emploi, et toujours de l’emploi.
Toute économie ayant  un niveau élevé de sous-emploi s’essouffle  à terme, quels que soient les efforts  déployés sur les autres grandeurs  macroéconomiques.

Après tout, une économie de marché dépend totalement de la demande effective et de la consommation, lui conférant le rôle de dynamo. Des économistes pensent que pour lutter contre le chômage, il suffit de stimuler l’investissement, créateur d’emplois et donc de la demande sur le marché.

Or tout investissement  n’est pas forcément générateur d’emplois, du moins  pas dans la même intensité, ni dans les mêmes délais. Certains investissements, comme les infrastructures, accaparent l’épargne nationale, publique et privée, et pesant sur les finances publiques,  créent peu d’emplois directs et indirects.

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Une «nouvelle politique sociale» doit soutenir la création d’emplois, eux-mêmes facteurs de croissance,  chez les grandes et petites entreprises, avec des modifications du Code du travail et des exonérations, fiscales ou sociales. Ici la nouvelle usine de cartons en tous genres, de GPC de Ynna Holding, dans la zone franche de Kenitra (Ph. Bziouat)

Cependant l’économie a  besoin de stimulants immédiats pour entretenir sa croissance  par le biais de la demande effective.
Notre économie émergente a besoin d’un plan conjuguant toutes les actions de politique économique vers un objectif, la création d’emplois.

Des actions ont été entreprises, telles que le plan d’accélération industrielle, avec l’émergence en pole position  de certains  secteurs, comme l’automobile, l’aéronautique, le numérique, etc., ou des plans d’incitation liés au programme Tahfiz et bien d’autres.

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Il n’y a que l’Iran qui mobilise moins ses femmes que le Maroc, qui est avant-avant dernier pour le taux d’emploi masculin, par rapport à d’autres pays émergents. Rappelons que 60% des Marocains habitent aujourd’hui en ville et que le taux d’emploi n’y est que de 35%  contre 55% à la campagne

Cependant, ces actions demeurent insuffisantes, car elles sont isolées. Leur impact sur la création d’emplois est très limité, en deçà  de nos ambitions sociales et économiques. La mise en place d’un plan d’envergure, avec comme objectif la création d’un million de postes d’emplois à l’horizon 2020, est à la portée de l’économie marocaine (voir notre plan).

Tout progresse, sauf les emplois!

Le Maroc a besoin de 350.000 emplois. Ces dernières années,  la création moyenne d’emplois tourne autour de  50.000! C’est intenable, économiquement et socialement. Pourtant, le Royaume  affecte presque le 1/3 de sa richesse aux investissements (environ 30% du PIB est orienté vers la FBCF -Formation Brute du Capital Fixe-) et ce depuis des décennies!  Effort  très louable certes, mais les impacts sur l’emploi (la dynamo de la croissance) sont très marginaux.

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Ce tableau met en relief l’inadéquation des efforts de l’investissement en termes de FBCF, et la création d’emploi au cours de la dernière décennie : les emplois baissent alors que le PIB et la FBCF croissent fortement.
Une politique d’optimisation des investissements dans le cadre d’une stratégie globale visant la lutte contre le chômage  est indispensable et urgente, aussi bien pour le secteur privé que le secteur public. La rationalisation des choix budgétaires de l’action publique  en termes d’investissement, et des mesures incitatives à l’emploi  dans le secteur privé est fondamentale

                                                                                    

Proposition de plan: Le «nouvel investissement social»

On peut lancer un plan avec trois types d’actions complémentaires:
- 1re action: Construire la conviction nationale de placer l’emploi au-dessus de toutes les priorités de la politique économique.
L’objectif souhaité, 350.000 emplois/an,  donne une politique appréhendée dans le cadre général, orientant, guidant  toutes les autres décisions publiques, et ce durant une période bien déterminée. Cette condition est absolument nécessaire pour réussir un ancrage dans la croissance pérenne.

- 2e action: Rationaliser les choix budgétaires en faveur de l’emploi.
Le budget de l’Etat  affiche, bon an mal an, un investissement colossal variant entre 50 à 80 milliards. Une grande partie est affectée aux investissements d’infrastructures. Certes, ces investissements  sont utiles pour une économie émergente, mais pas nécessaires, ni prioritaires pour l’emploi.
Imaginons qu’une partie (10 à 20 milliards) aille exclusivement au financement de la création d’emplois,  à inscrire dans le budget «l’investissement social» dont les recettes budgétaires escomptées à terme (TVA, IS, IR…) lui donneront une rentabilité financière relative. Plusieurs secteurs des services publics ont besoin d’une augmentation d’effectifs: l’Education nationale, la Santé, et les Services de Sécurité, de Défense et d’Ordre public. Des dizaines de milliers de postes sont à pourvoir dans ces trois secteurs stratégiques avec un coût budgétaire, lourd au départ, mais productif au terme de quelques exercices. Les produits fiscaux, engendrés par la dynamique de la consommation directe et indirecte créée par ces mêmes emplois, couvriront largement le «coût social» du départ. Attention, l’emploi par secteur public ne fait que l’amorçage de la dynamique de la croissance par la demande.

- 3e action: Créer  des emplois dans le privé et particulièrement  chez la PMI/PME et TPE. Pour ce faire, il faut trois engagements:
 D’abord, il importe d’assouplir les conditions du Code  du travail. C’est la première mesure d’accompagnement. La dynamique de l’offre d’emplois est étroitement corrélée avec la simplification des conditions de séparation entre l’employeur et l’employé, tout en assurant la protection du salarié.
Ensuite,  il faut inciter le privé à créer des emplois: exonérations des charges patronales, des charges  fiscales en passant par des subventions aux emplois créés, durant la première  ou la deuxième année d’embauche. Le programme Tahfiz lancé en 2015 est à revoir pour le rendre plus attractif et plus séduisant.
Enfin, il faut renforcer les acquis des plans Emergence, et d’accélération industrielle, de Maroc Vert, Halieutis, etc. en mettant l’accent sur les secteurs à forte valeur ajoutée en termes d’emplois et en adéquation avec la capacité qu’offre l’économie marocaine en termes de compétitivité des facteurs de production.

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