Société

Héritage: Les sahaba, les premiers à avoir contredit le Coran

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5194 Le 24/01/2018 | Partager
Ils ont compris la différence entre les valeurs immuables et les règles circonstancielles
Les principes universels restent, mais les relations entre les Hommes peuvent changer
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Les compagnons du prophète ont fait preuve de courage, de discernement et de créativité. Ils ne sont pas tombés dans le piège de l’interprétation littérale. Au contraire, ils ont interprété le Coran en fonction de leur contexte (Ph. Bziouat)

Oui, les sahaba (compagnons) les plus proches du prophète ont été les premiers à aller à l’encontre des fameux trois versets de l’héritage mentionnés dans le Coran. «Se sentant lésés après la répartition du legs de leur  défunte sœur, par rapport à leurs demi-frères, les frères et sœurs utérins sont partis se plaindre à Omar Ibn Al Khattab.

Le calife a donc décidé de partager l’héritage qui leur revient à tous à parts égales, qu’ils soient hommes ou femmes», relève  Mohamed Abdelouahab Rafiki, chercheur en études islamiques, membre de la ligue des Oulémas du Maghreb. Omar n’a pas appliqué le verset qui stipule que la femme doit hériter de la moitié de ce que prend l’homme (sourate al nissae, verset 11). Il avait compris que la sharia ne peut aller à l’encontre des principes et valeurs essentiels de l’islam, en l’occurrence, l’égalité et l’équité.

«La religion est composée de deux parties. Les ibadate, ou rituels d’adoration traduisant une relation verticale entre les fidèles et le divin, qui ne peuvent être changés, et tout ce qui concerne les relations entre les Hommes. Ce deuxième aspect peut être modifié en fonction de l’évolution de la société. L’héritage en fait partie», explique Rafiki.

De son côté, le grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, précise dans l’ouvrage collectif, L’héritage des femmes: réflexion pluridisciplinaire sur l’héritage au Maroc, «qu’il ne faut pas confondre le principe universel et la règle éthique et juridique qui le traduit dans une époque ou un contexte donné. Les principes et valeurs sont immuables, les règles peuvent être circonstancielles».

Oubrou rappelle, par ailleurs, la description de la sharia faite par l’imam Ibn Qayyim, l’un des plus illustres exégètes musulmans (1292-1350). Pour Ibn Qayyim, «la sharia est fondée sur la raison et le principe d’utilité (…). Elle est toute justice, toute bienveillance, tout avantage, toute sagesse.

Ainsi, toute loi qui sort du cadre de la justice pour s’inscrire dans l’injustice, du cadre de la bienveillance pour s’inscrire dans l’intolérance, du cadre de la sagesse à l’absurdité (…), ne fait pas partie de la sharia, même si elle y est introduite par une quelconque interprétation forcée».  La porte de l’exégèse dans l’héritage n’est donc pas fermée.

«L’Ijtihad est une nécessité, plusieurs versets du Coran y invitent. Les compagnons du prophète s’y sont adonnés. Omar Ibn Al Khattab, par exemple, a statué dans une centaine de cas liés à l’héritage du grand-père, dont aucune mention n’est faite dans le Coran», souligne pour sa part, Youssef Kellam, docteur en religions comparées. Mais qui y procède aujourd’hui?

Les versets du Coran sont souvent compris ou interprétés en fonction d’un référentiel et d’une conception particulière de la société. Nul ne peut prétendre en détenir la signification exacte. «Nous devons renouveler notre lecture du Coran qui, lui-même, est venu remettre en question les livres des autres religions», estime Kellam. Cette relecture ne pourrait être complète sans le recours à d’autres disciplines, telles que le droit, la sociologie, l’économie…

«Pour certains, l’héritage est le dernier bastion de la religion à protéger. A leurs yeux, toute jurisprudence est une guerre contre la religion», regrette Rafiki. D’autres vont jusqu’à préconiser la reproduction du modèle sociétal de l’époque de la révélation, afin que les règles successorales deviennent plus justes.

«Nous serions donc tenus de reproduire les coutumes d’un peuple arabe éteint?», ironise Oubrou. Ce serait tout simplement faire fi de l’universalité du message coranique. «Le modèle ne serait alors plus divin et universel, mais anthropologique», poursuit le grand imam de Bordeaux, également président d’honneur de l’association Imams de France. Aucune réforme ne pourrait aboutir avant de commencer par celle des mentalités.

Penseurs, exégètes, presque absents de la scène publique

Ce sont souvent des imams peu instruits et aux idées farfelues qui prennent la parole dans l’espace public. Les chercheurs, exégètes et vrais érudits de la religion, allergiques aux médias, préfèrent rester dans l’ombre. Généralement, ils évitent soigneusement de donner leur avis ou de prendre des positions claires et sans concessions sur des thématiques précises. Ils cèdent ainsi la place à ceux qui n’ont rien compris à la quintessence du message divin.
L’interview d’Ahmed Khamlichi, directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, parue dans l’ouvrage collectif «L’héritage des femmes», est en ce sens édifiante. Khamlichi, ex professeur de droit et ancien juge à la cour d’appel, se dérobe, de manière magistrale, à toutes les questions où il est censé livrer un avis. Comment s’investir dans le chantier de l’ijtihad sans prise de positions assumées?

 

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