Economie

Combattre les inégalités: Les détails de la recette du FMI

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5131 Le 20/10/2017 | Partager
Révision de l’assiette et lutte contre l’évasion fiscale
L’immobilier, faiblement imposé, peut assurer des revenus conséquents
Transferts directs envers les plus démunis, revenu universel, les autres pistes
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Abdelhak Senhadji, directeur adjoint du département des Finances publiques du FMI: «Même si le niveau d’imposition fiscale est élevé dans certains pays en développement, le taux effectif de taxation se trouve au final réduit à cause de l’évasion fiscale» (Ph. FMI)

Les inégalités ont globalement diminué dans le monde, nous dit le moniteur des finances publiques du FMI, publié la semaine dernière. Cette tendance, cela dit, est trompeuse, en raison de «l’effet de rattrapage» de certains pays, comme la Chine et l’Inde. En réalité, les inégalités se sont creusées dans la moitié des pays du monde.

Le FMI présente trois recommandations majeures: l’amélioration de l’assiette fiscale, doublée d’une plus forte taxation des hauts revenus, des transferts directs en faveur des plus démunis, et plus de dépenses dans l’éducation et la santé. Le Fonds s’empare aussi du débat sur le revenu de base universel. Décryptage avec l’un des principaux rédacteurs du Fiscal monitor 2017 du FMI, Abdelhak Senhadji, également directeur adjoint du département des Finances publiques du Fonds.

Ancien professeur d’économie à Olin Business School (Université de Washington), Senhadji a rejoint le FMI en 1997. Il a mené plusieurs missions en Afrique du Nord, dans les pays du Golfe et en Europe de l’Est. Docteur en économie de l’université de Pennsylvanie, il a coédité un livre sur la politique budgétaire post-crise publié par le MIT Press.
 
- L’Economiste: Les inégalités ont augmenté dans la moitié des pays du monde. Quels sont les facteurs expliquant cette tendance?
- Abdelhak Senhadji:
L’un des facteurs essentiels, c’est la technologie  qui affecte de plus en plus le marché de l’emploi. Le progrès technologique favorise les personnes à haut niveau d’éducation et défavorise les travailleurs à faible degré de qualification. La différence entre les salaires des diplômés des universités, par exemple, et les sans diplôme a augmenté de manière drastique. Il est vrai que la technologie est un moteur essentiel de croissance. Toutefois, elle peut avoir un effet secondaire négatif sur l’emploi d’une certaine catégorie de travailleurs, et accentuer ainsi les inégalités.
 
- D’autres facteurs sont-ils à décrier?
- Dans notre rapport, nous soulignons l’importance de la fiscalité qui peut être une source d’inégalités, mais aussi un outil très puissant pour les combattre. Dans les pays industrialisés, elle a pu diminuer d’un tiers les inégalités. Son efficacité n’est, cela dit, pas la même dans les pays en développement. Il y a deux raisons à cela. D’abord, le niveau de taxation est moins important que dans les pays avancés. Ensuite, les impôts appliqués ne sont pas aussi progressifs que dans les pays industrialisés. En réalité, le système de taxation dans les pays en développement favorise les riches, car ces derniers ont les moyens d’échapper à l’impôt. Ils ont la possibilité de faire des manœuvres comptables ou d’envoyer leurs capitaux à l’étranger.
 
- Vous suggérez aussi des transferts en faveur des plus démunis. Par quels moyens?
- Il faudrait d’abord que le système fiscal soit plus juste, que l’on fasse en sorte que les gens qui doivent s’acquitter de l’impôt le paient réellement. La seconde option est d’élargir l’assiette fiscale et d’augmenter la taxation. L’une des sources de taxation, très importante mais peu utilisée dans nos pays, est celle des actifs qui ne peuvent circuler facilement, à l’instar de l’immobilier. Ce dernier peut rapporter des revenus conséquents. Par ailleurs, dans les pays en développement, la taxation directe, appliquée sur le revenu, est relativement faible. La plupart des rentrées fiscales sont issues d’impôts indirects qui sont en fait régressifs. Les impôts indirects taxent la consommation, or ce sont les pauvres qui consomment la plus grosse part de leur revenu. Ils sont donc plus taxés que les riches qui ne consomment en général que 10 à 20% de leur revenu.  
 
- Le programme Tayssir offrant de l’argent aux parents pour les inciter à scolariser leurs enfants, est-ce une forme efficace de transfert?
- Il existe plusieurs systèmes de transfert conditionnels similaires utilisés avec succès dans des pays émergents comme le Brésil ou le Mexique. Au Brésil, le programme Bolsa Familia exige que la famille envoie ses enfants à l’école, les vaccine, leur procure les soins de base... Ces systèmes ont fait leurs preuves dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités.
 - Le FMI examine, par ailleurs, l’opportunité d’un revenu de base universel (RBU). Est-ce possible dans des pays à faible revenu?
- Ce concept, vieux de 30 ou 40 ans, vient d’être soumis à nouveau au débat. Il est lié au progrès technologique rapide et aux incertitudes que cela crée sur le marché de l’emploi. Avec la robotique, l’intelligence artificielle, n’importe qui peut être remplaçable. Un revenu universel garanti faciliterait l’adaptation des travailleurs. Libérés de l’angoisse de comment subvenir à leurs besoins de base, ils pourraient mieux se concentrer sur leur reconversion et s’engager dans la formation tout au long de la vie.
Maintenant, le problème c’est que le RBU n’est pas ciblé. Son coût est également très élevé. Même un RBU modeste, de 25% du revenu moyen dans les pays avancés, coûterait 6,5 à 7% du PIB, ce qui est énorme. Dans les pays en développement, il nécessiterait 3 à 4% du PIB. Malgré cela, il serait plus difficile à financer.  
Evidemment, il ne s’agit pas d’une baguette magique qui ferait disparaître les inégalités et la pauvreté. Néanmoins, c’est un débat important à mener.
 
- Comment peut-on le financer?

- Les dépenses inefficaces, comme des subventions du pétrole et dérivés, poussant à la surconsommation et profitant surtout aux plus riches, peuvent être réorientées. Au lieu de dépenser cet argent de manière mal ciblée et sans effets positifs sur l’économie, le distribuer de façon uniforme. Certes, il ne sera pas du tout ciblé. Cependant, il le sera mieux que les subventions. Dans ce cas, il ne s’agira pas de rajouter de nouvelles dépenses mais de les remplacer.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

Mieux dépenser dans l’éducation et la santé

Dans son rapport sur les inégalités, le FMI suggère d’investir plus dans l’éducation et la santé. Or, dépenser plus n’a jamais été la solution miracle pour de nombreux pays. Le Maroc, qui injecte chaque année près du quart de son budget dans l’éducation, dispose de l’un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires au monde! «Il s’agit d’abord de mieux dépenser. C’est la même configuration pour la santé aux Etats-Unis. Le pays investit dans le secteur beaucoup plus que la France, mais pour des résultats bien inférieurs», explique Abdelhak Senhadji. «Le système éducatif au Maroc, qui prépare mal au marché du travail, requiert une réforme urgente. La priorité devait lui être donnée, car cela affecte tout, la croissance, les inégalités, le bien-être des individus… La réforme est souvent douloureuse, soumise à des enjeux politiques, suscite des résistances et oppositions, mais il faut la mener», rajoute-t-il.

                                                                        

Mise en œuvre compliquée dans les pays à faible revenu

LES recommandations du FMI semblent compliquées dans les pays à faible revenu, souvent traînant des difficultés techniques et souffrant d’un manque cruel de ressources financières. «Pour ce qui est de l’imposition des hauts revenus, la population concernée chez nous est très peu nombreuse.

Le coût de recouvrement de cette taxation serait supérieur à ses rentrées», déclare à L’Economiste la ministre des Finances de Madagascar, Andriambololona Vonintsalama Sehenosoa, lors des assemblées annuelles du FMI (du 13 au 15 octobre dernier).

La ministre déplore aussi le poids important de l’informel dans son pays (jusqu’à 60% du PIB). «Je pense que pour nous la question de l’emploi est prioritaire. Nous avons une jeunesse bien formée en quantité et nous devons lui donner l’opportunité de s’insérer sur le marché.

Nous discuterons ensuite d’un revenu universel», nous confie, pour sa part, le ministre des Finances du Cameroun, Alamine Ousmane Mey. «Pour les hauts revenus, nous devons d’abord nous poser la question de savoir qui est la population suffisamment fortunée pour faire l’objet d’une taxation progressive, permettant une redistribution en faveur des plus démunis», ajoute-t-il.

 

 

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