Enquête

Rif II: Les femmes muettes parlent...

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5042 Le 09/06/2017 | Partager
«Identité, mémoire, culture»... et des fantômes résistants
Querelles de drapeau entre le Royaume et la république
Désinformation massive dans tous les sens sur le Net
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Le hasard a voulu que l’auteur de ses lignes porte un t-shirt avec une étoile verte sur fond rouge: le drapeau marocain. Ni provocation calculée ni patriotisme primaire. Nul n’en a fait la remarque... un t-shirt comme un autre... ou presque. (Ph. Bziouat)

Salima Ziyani, dite Silya, a été arrêtée par la police judiciaire le lundi 5 juin 2017 à Al Hoceïma. L’un de ses amis «ignore les motifs» pour lesquels la jeune fille de 23 ans a été interpellée puis déférée au parquet de Casablanca. «Mais vous devinez que sa participation aux manifestations pacifistes lui valent des ennuis». «Les militants payent le prix de la dignité», ajoute-t-il.

Près de 90 arrestations ont été signalées par le ministère de la Justice. «Si personne n’intervient, toute la ville d’Al Hoceïma finira à ce rythme en prison», nous déclare, la gorge nouée, Wassim Ben Omar. Les communiqués du procureur général du Roi de Casablanca, Hassan Mattar, ne précisent pas les noms et le sexe des suspects. Dans celui du 5 juin, le dernier en date, le parquet cite «l’arrestation de 7 personnes» pour «atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat» notamment. 

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Silya est beaucoup moins en vue que la militante Nawal Benissa (ayant remplacé le leader des manifestants Nasser Zefzafi) qui s’était rendue de son plein gré début juin au commissariat de police avant de rentrer tranquillement chez elle. Cette maman de quatre enfants a été auréolée par la presse nationale et internationale qui la présente comme «la nouvelle égérie du mouvement revendicatif».

Quelques jours avant son arrestation (cf. voir notre édition n°5037 du 2 au 4 juin 2017 «RIF I: La génération ni-ni sort de l’ombre»), L’Economiste a eu une entrevue avec Silya. Chevelure noire, chemise bleu-clair, sac à main en bandoulière et pendentif amazigh pour afficher «son attachement à ses origines». Comment se fait-il qu’une jeune fille sans histoire ait rejoint le Hirak? «Je suis descendue spontanément dans la rue. J’ai voulu démontrer que les femmes sont présentes sur la place publique. Car nous vivons dans une société patriarcale. Sachant que les Rifaines sont connues pour leur engagement», poursuit notre interlocutrice avec une voix pudique qui détonne avec son profil de militante.

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Trois femmes, trois générations. Les femmes, comme les hommes, ont regagné la place qui se trouve au cœur du quartier Sidi Abid pour revendiquer travail, emploi, santé, justice sociale et la libération des personnes poursuivies en justice... (Ph. Bziouat)

Actrice, chanteuse et étudiante en 2e année à la faculté des lettres d’Oujda, option «culture Amazigh», Silya «a abandonné momentanément» l’université «au nom de la cause». A commencer par «l’identité, la culture et la mémoire du Rif» qui la hantent. Une région montagnarde toujours tourmentée par la guerre contre l’occupant espagnol. Mais pas seulement. Après l'Espagne, la France  prend en main l'explosion rifaine. «Le choc est d'une brutalité inouïe», écrivent Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié dans un essai historique1.

«L’école a violé notre histoire»

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A 23 ans, Salima Ziyani, dite Silya, est l’une  des premières femmes à avoir participé aux manifestations d’Al Hoceïma. Elle a été arrêtée lundi dernier par la police, elle est en garde à vue à l'heure où nous mettions sous presse  (Ph. Bziouat)

De cette guerre avec Madrid, la descendance rifaine en garde les séquelles... des gaz chimiques! L’armée coloniale a voulu ainsi anéantir la résistance d’Abdelkrim El Khatabi. «Les effets cancéreux de leurs armes sont palpables à ce jour sur la nouvelle génération. L’une de mes tantes en est d’ailleurs atteinte», témoigne un membre de la famille El’Ouafrassi lors de l’une des manifestations nocturnes tenues au cœur du quartier Sidi Abid.

D’où aussi les protestations contre le centre  régional d’oncologie «sous-équipé, avec des rendez-vous sur un an, des prestations médiocres, un manque d’effectif», rapporte Mhamed Ennaji, le porte-parole provincial de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Près de 17.000 séances de chimiothérapie réalisées entre 2008-2016 et un peu plus de 33.000 consultations médicales.

Conseiller à la 2e Chambre du Parlement, Nabil El Andaloussi (PJD) a saisi le préfet d’Al Hoceïma, pour l’alerter sur le cumul de fonctions du directeur de l’hôpital Mohammed V, également médecin de l’équipe locale de football (Chabab Al Hoceïma). Selon les documents dont L’Economiste détient copie, le ministre de la Santé, Louardi, relève que «tout contrat liant un organisme avec le personnel médical public est soumis à autorisation». Le ministère de tutelle, «n’a donné aucune autorisation» au directeur de l’hôpital. L’affaire s’est finalement soldée par «le changement de direction», rapporte le porte-parole local de l’USFP.

Silya, elle, continue à invoquer les fantômes de l’Histoire. De son histoire. Elle a troqué son prénom officiel en arabe de «Salima» contre celui en amazigh. «J’ai tenté de le changer juridiquement. Mais la procédure est longue et compliquée». Sa douceur contraste avec la force de son message: «C’est un droit et une fierté d’appartenir à une culture. Ne pensez-vous pas?».

Elle poursuit: «La politique éducative a violé notre identité. Elle a violé l’histoire de notre région», précise la jeune militante, calomniée sur les réseaux sociaux comme «agent à la solde de l’Algérie». Là est un autre problème. Que valent les «informations» sur Internet? «Des comptes fictifs sur Facebook ont disséminé rumeurs et dénigrements pour semer la zizanie au sein de notre groupe.

Cela n’a pas eu heureusement d’effets sur nous», selon un membre actif du Hirak ayant souhaité gardé l’anonymat. Dans le même registre, un message circulant sur WhatsApp présente l’idole des manifestants, Nasser Zefzafi, comme «proche des Chiites marocains vivant en Belgique». Une «accusation bidon», selon Silya qui décrit le jeune Zefzafi comme «l’enfant d’une famille conservatrice au discours accessible et teinté de religiosité. C’est un musulman vivant dans un pays musulman».

Quelle patte doit-on voir dans ces messages? Personne ne semble épargné: deux grands ministères, l’Intérieur et la Défense, ont démenti fin mai et début juin 2017 avoir communiqué leurs «positions officielles vis-à-vis des événements d’Al Hoceïma». De plus, ils soutiennent «ne pas se servir des réseaux sociaux...» (sic!).

Marocains, nationalistes? Oui, mais que penser du drapeau de la république du Rif, de l’étendard amazigh flottant lors des manifestations? Du coup, le discours des militants devient plus structuré: «Nous n’avons jamais interdit à personne de porter le drapeau national», déclare la jeune fille accoudée à l’une des tables du Perla Hôtel. Le drapeau des militants du Rif «un symbole de résistance», pas «d’indépendance».

Les Rifains ont «combattu l’Espagne pas le Maroc. Ce drapeau (régional) n’a pas une portée séparatiste, au contraire. Il est temps d’en finir avec ses malentendus et de respecter notre identité et notre histoire». La mémoire est têtue. Exemple: administrativement, la place centrale de la ville porte le nom de Mohammed VI. Les habitants continuent pourtant à l’appeler par son ancien nom, Place Achouhada (les martyrs).      
Vraie vérité profonde ou opération de com’ remarquable? Les Rifaines, silencieuses et discrètes le reste du temps, parlent... et parlent très bien.

Repères

  • 28 octobre 2016 Mohcine Fikri décède suite à un contrôle de pêche illicite
  • 26 mars 2017  Manifestants et forces de l’ordre s’affrontent à Imzouren
  • 26 avril 2017  Condamnation de fonctionnaires pour faux en écriture publique
  • 18 mai 2017  Manifestation à la Place Mohammed VI et revendications sociales
  • 26 mai 2017 Interruption du prêche du vendredi à la mosquée Mohammed V
  • 6 juin 2017  Ministres de la Justice et de l’Intérieur interrogés au Parlement 7 juin 2017 88 personnes poursuivies pour trouble à l’ordre public notamment
  • 20 juillet 2017 Un million de manifestants attendus à Al Hoceïma

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(1)  «La Guerre du Rif» (1921-1926) voit se croiser ou s'affronter des hommes aux destins exceptionnels, publié fin avril 2008 aux éditions Tallandier.

DNES à Al Hoceïma, Faiçal FAQUIHI

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