×
  • L'Editorial
  • Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Politique Internationale

    Séville : Les unions à la marocaine

    Par L'Economiste | Edition N°:38 Le 16/07/1992 | Partager

    Les rythmes Aïssaoua, Ahouach ou Gnaoua mariés à la flûte d'Horowitz en concert; l'éclair, non renouvelé, du saxo des musiciens de Sapho dans les karkbas des Gnaouas; le "happening" d'une fille superbe grimpée sur scène... C'est un Maroc à forte personnalité, pardon, à fortes personnalités, qui était présent à Séville, le Dimanche 12 Juillet.

    La Journée du Royaume du Maroc, outre les cérémonies officielles, avait été composée autour de la musique. Le choix était un pari dans la mesure où, si la culture (les cultures?) marocaine a beaucoup développé les rythmes, par contre elle n'est guère portée sur la mélodie. Pourtant, le choix de la musique s'est révélé être un bon choix: l'accueil du public, marocain et étranger a été bon. C'est un lieu commun que de dire que la musique est le langage sans les mots, donc sans difficulté de traduction.
    Mais la musique n'est pas sans mémoire et toute la difficulté tient à mêler ces mémoires pour que l'émotion garde sa vivacité, par delà les différences culturelles.

    Evénement musical

    Dans le concert d'Horowitz le mélange était réussi bien que momentanément desservi par la configuration de l'esplanade couverte, pensée davantage en termes thermiques qu'en termes phoniques.
    M. Benbrahim, Directeur Commercial de la RAM dit n'avoir été servi que par une recommandation (dont il ne donne pas l'origine) et le hasard, dans le rassemblement des musiciens américains autour de Richard Horowitz pour servir les rythmes Gnaouas, Aïssaoua,... En tout cas c'est un événement musical.
    La RAM espère pouvoir recommencer le concert et même en organiser un, à Casablanca. M. Benbrahim indique qu'un enregistrement "live" existe mais que des enregistrements en répétitions ont été effectués à Marrakech. La possibilité d'édition n'est donc pas exclue. Le public a fort prisé le concert, bien que d'ordinaire seuls les mélomanes très avertis goûtent la musique contemporaine, voire la recherche musicale.

    Les rythmes populaires marocains avaient été débroussaillés, épurés et disciplinés. Mais qui aurait pensé que la batterie occidentale moderne, la flûte classique, empruntée parfois aux XVIIème et XVIIIème siècles européens, s'allieraient avec autant de finesse avec les rudimentaires tambourins et surtout seraient capables de concerner des publics aussi divers?
    On pense d'ordinaire à l'orgue électrique à cause de sa maniabilité, éventuellement au violon si on le tire de façon tzigane. Mais la trompette, la flûte.... donnent soudain la dimension universelle à la musique polymétrique du Maroc. Elles la sortent de sa confidentialité. Peut-être, lui épargneront-elles l'oubli qui guette d'ordinaire ce genre de musique. Arrangeur et orchestrateur, Richard Horowitz a déjà fixé dans quelques disques et musiques de films ses recherches(1).

    Autre mariage (mais que le public a peu apprécié): Sapho et ses musiciens. Sapho chante Oum Keltoum mais aussi du rock. Elle est sortie du seul public d'initiés beurs, il y a trois ou quatre ans, en France(2). Au Maroc, c'est la RTM qui l'a fait connaître et qui, peut-être a été à l'origine de sa percée. A Séville, elle a été considérable-ment desservie par la configuration de la scène, par la sono et par l'heure de programmation.
    Typiquement chanteuse de grands adolescents et de jeunes adultes, Sapho est passée à l'heure des familles espagnoles, avec enfants et grands-mères, qui n'ont pas de communautés maghrébines suffisamment affirmées pour en retirer l'éducation de l'oreille qu'a, bon gré mal gré, un public français.

    Musiciens soldats

    Les oreilles marocaines n'ont jamais été martyrisées par les horribles repiquages d'Oum Keltoum pour les bouges à immigrés en Europe. Elles n'ont pas apprécié la ré-interprétation de Sapho et n'ont pas entendu que cette ré-interprétation pouvait être doublement vitale: elle réconcilie les générations entre elles et leur rend, loin de leur pays, des racines belles. Sapho et ses musiciens sont des symboles, qu'il faut prendre tels quels.
    Par contre, Sapho avait déjà séduit le public marocain par ses morceaux avec les Gnaouas. Le programme initial avait prévu plus de 20 mn pour cette partie mais les danseurs avaient été retenus par les services de sécurité de l'Expo. Ils ne sont arrivés que pour quelques minutes.
    C'est pendant ces minutes que s'est produit l'éclair du saxo venant se marier aux karkbas. Trop vite le violon a repris ses droits "historiques". Dommage.

    Déjà institutionnalisé et diffusé par 2M, le mariage entre le flamenco et la musique andalouse (Orchestre de Tanger et El Lebrijano), reste une union intellectuelle, avec séparation de corps, ou bien, si l'on veut poursuivre dans cette veine, une sorte de communauté réduite aux acquêts où il manque encore les acquêts.
    Rien à voir avec la vigueur fédératrice et féconde de la frêle Sapho.
    C'est dans un tout autre registre que se plaçait l'orchestre des Forces Royales Air. Evidemment, dira-t-on, de la musique militaire! Et pourtant, le registre le plus intéressant n'était pas celui de la musique militaire proprement dite, pour laquelle, il faut bien le reconnaître, l'orchestre n'était pas très... militaire. Il y a de la fraîcheur, presque de la naïveté, dans leur interprétation, tant l'émotion pointe sous la volonté de force.

    Une fille superbe

    Ce sont des musiciens autant que des soldats qui obéissent à leur chef et il n'est pas déraisonnable de penser que la Musique y gagnerait si cet orchestre était davantage poussé sur la voie de ses propres recherches que sur celle de l'interprétation de pièces éprouvées.
    Enfin, il y a eu un happening, pendant le concert d'Horowitz: une superbe fille, de très court et très noir vêtue, est venue sur scène se mêler aux djellabas longues et blanches des danseurs.
    Sur un autre corps et avec un autre maintien, le bout de vêtement aurait été provoquant peut-être même vulgaire. Mais cette fille, un mannequin de chez Mme Zineb Joundi, était une personnification de la sophistication réservée, que savent si bien manier les Marocaines. Elle était suffisamment digne et suffisamment vivante pour que sa présence soit belle, belle à en renverser les anachronismes.
    Et puis, il y a eu ce frisson, qui toute la soirée avait parcouru les gradins, par dessus la présence de non-Marocains, quand ici ou là étaient lancés les mots pour acclamer le Prince et puis, quand le spectacle s'achève, l'envie enfin débridée, on l'acclame, tous debout, danseurs, musiciens et spectateurs. C'est un instant d'union trop fort et trop profond pour que l'explication ne soit pas automatiquement de l'impudeur.

    N. S.

    (1) The Sheltering Sky (Virgin), Atlantis (Warner Chapel), Eros in Arabia (Fathom),...
    (2) Sapho a eu droit dans les colonnes des journaux grand public français, à d'excellentes critiques, mais le plus souvent sous des titres idiots comme "Tous les parfums d'Orient", "Sapho sans tchador". Une exception cependant: "Maroc and roll". On peut retrouver ses textes et musiques, dévorés par la sono de Séville, dans son album "La traversée du Désir" (Gorgone/WMD)

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc