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    Economie

    Le travail des journalistes: Unecomparaison entre pays arabes

    Par L'Economiste | Edition N°:646 Le 25/11/1999 | Partager

    De notre envoyée spéciale en Tunisie, Nadia SALAH

    · De profondes différences qui dévoilent les fonctionnements sociaux et politiques

    · Peu de liberté en Tunisie malgré l'appel officiel du Président

    · Informations volées, informations risquées



    «Madame, nous som-mes vraiment désolés pour votre fax, notre machine est en panne». Depuis 7h30, c'est toujours la même impossibilité et il est presque 10h. L'histoire n'est plus crédible. D'abord, c'était les lignes vers le Maroc qui étaient encombrées. Ensuite, ce fut «le numéro qui ne devait pas être le bon». Après, c'était qu'on l'avait oublié, et maintenant, c'est la machine qui est en panne! Je récupère mes feuilles. Surprise, elles sont encore attachées entre elles: l'employé de cet hôtel cinq étoiles, dans le nouveau quartier touristique de Tunis, n'a donc même pas essayé d'envoyer mon fax depuis ce matin!

    «Les Marocains sont naïfs»


    Un avocat tunisien donne une clef de l'énigme: «Qu'est-ce que vous êtes naïfs, vous les Marocains! Tu crois qu'un employé d'hôtel va prendre le risque de faxer un article de presse à l'étranger?». «Mais je n'ai rien écrit à propos de ton pays, je ne suis pas si bête!». «Mais si, tu es bête, car tu n'as pas pensé que l'employé, son problème c'est justement de ne pas en avoir, alors dans le doute il préfère ne pas envoyer ton article». Et la conversation continue pour savoir jusqu'où va la liberté de presse dans l'un et l'autre des deux pays, alors que la veille, à l'occasion d'un remaniement ministériel, le Président Ben Ali avait, officiellement, invité les journalistes tunisiens à abandonner la langue de bois. Les commentaires des journaux tunisiens sur cette invitation auraient paru bien bizarres, bien convenus, et pour tout dire bien «langue de bois» à un lecteur marocain. En fait, peu de Tunisiens croient à l'effectivité de cette invitation on ne peut plus officielle, puisque c'est celle du Président lui-même. «Vous n'avez qu'à profiter de l'occasion et créer le fait accompli en vous cachant derrière ce que dit votre Président, recommande une Marocaine, en tous cas, c'est ce qu'on aurait fait au Maroc». Sourires entendus chez les Tunisiens: «Les Marocains sont encore plus naïfs qu'on ne le croyait!». L'avocat reprend la parole: «Mais au Maroc, ça marche, la presse est infiniment plus libre qu'en Tunisie, vous pouvez me croire!» affirme-t-il à l'intention du groupe qui se passionne pour cette conversation.

    Les devoirs de déférence ne sont pas là où on les attend


    Jordaniens et Marocains se rejoignent dans leur étonnement de voir la presse tunisienne traiter avec davantage de déférence les activités présidentielles que les journaux des deux Royaumes ne le font avec les activités royales. Pas un jour ne peut se passer sans la photo du Président Ben Ali en haut de la une de chaque journal. Malgré le pouvoir et la place accordés à la Présidence, les Tunisiens ne croient pas vraiment que M. Ben Ali va réussir dans son invitation à moins de langue de bois. C'est le paradoxe de cette situation!
    Est-ce à dire que les Tunisiens, peuple peu nombreux (9 millions), recourent à l'information directe, le bouche-à-oreille et les réseaux de famille ou d'amis? Oui, si l'on considère leur manière de désigner les responsables des ONG, y compris pour les ONG vouées aux études et recherches. Le ou la responsable doit être une personne capable de négocier les situations compliquées, de ne pas se placer ou placer l'ONG dans une position conflictuelle et il ou elle doit avoir des relations personnelles avec la présidence. Aucune trace de cela dans les informations imprimées dans les journaux, mais tout le monde connaît la règle et s'en sert avec dextérité. A titre d'exemple, les Tunisiens n'ont pas marchandé leur temps pour expliquer, oralement, quelles sont les connexions de tel ou tel nouveau ministre dans le remaniement ministériel, alors qu'ils étaient bien en peine d'expliquer ce que pourrait être la nouvelle fonction gouvernementale «droits de l'Homme».

    Le «copinage» à la marocaine


    Ce comportement est souvent la marque des petits pays où, à défaut de connaître tout le monde, chacun arrive toujours à situer telle ou telle personnalité par rapport aux réseaux qui l'entourent, sans qu'il soit besoin de formaliser par l'écrit. Mais ce n'est pas totalement valable pour l'information en Tunisie. Une universitaire européenne a obtenu une autorisation de recherche pour plusieurs mois, mais elle n'a pas pu accéder aux données statistiques postérieures à 1984. Il s'agit pourtant du genre de données que la Direction des Statistiques marocaine envoie automatiquement et gratuitement même à qui ne lui en fait pas la demande.
    «Puisque vous connaissez tout le monde ici, lui conseille une Marocaine, demandez à vos amis de contourner la mauvaise volonté officielle et de vous trouver vos chiffres». Malgré le risque évident d'obtenir des informations fausses avec un canal aussi aléatoire, c'est ainsi que cela se ferait au Maroc: il y a toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un et qui ne refusera pas ce service personnel.
    Réactions choquées des Tunisiens: agir ainsi reviendrait à dévoyer l'Etat pour des raisons personnelles. Ils ont raison et, à partir de là, il n'y a plus de limites. Pourquoi le détournement de la mission étatique s'arrêterait-il à obtenir quelques ouvrages de statistiques? Pour répondre, pas besoin d'être un sociologue averti, tous les Marocains savent d'expérience où cela conduit: au pire comme au meilleur!
    Le management de l'information statistique présente un avantage immense en Tunisie. Quand le gouvernement souhaite mettre l'accent sur tel ou tel domaine, les statistiques de soutien fleurissent dans les journaux. Les articles sont peu fouillés et se ressemblent comme des frères.
    Il n'y a pas de mauvais coucheur pour objecter par écrit qu'il vaut mieux soutenir l'industrie pharmaceutique que le tourisme ou que l'association des tours opérateurs proteste contre le projet de Loi de Finances. Cela signifie considérablement le management de la politique économique. Mais cela abrite aussi des réseaux d'intérêt privés et opaques autour du pouvoir.
    C'est pour cette raison aussi que les journalistes tunisiens sont experts, oralement, en matière d'identification des connexions personnelles des gens en vue, alors que les Marocains leur paraissent si naïfs dans ce domaine.
    La presse n'est que le reflet de sa société, on le savait déjà. Mais la comparaison montre bien que les progrès ne se font jamais de façon linéaire.


    Les crimes d'honneur en Jordanie


    Quelle est l'efficacité du pouvoir politique au plus haut niveau, surtout quand celui-ci veut libéraliser la presse en particulier et la société en général?
    Une journaliste de Jordanie intervient: "Chez nous, l'intervention au plus haut niveau, des fois ça marche, des fois pas. Par exemple, notre nouveau Roi a pris position contre les crimes d'honneur, mais c'est le Parlement qui les a maintenus".
    Les "crimes d'honneur" en Jordanie et en Palestine sont dans une loi selon laquelle le meurtrier d'une femme rencontrera la mansuétude de la Justice s'il affirme qu'il a tué pour défendre l'honneur de sa famille. La jurisprudence montre que l'honneur peut être en jeu dans le simple fait qu'une femme parle à un homme qu'elle ne connaît pas. Selon la représentante d'une ONG palestinienne et dotée d'un humour très noir, "cette loi simplifie bien des problèmes d'héritage ou de mésententes familiales". En Palestine et en Jordanie, ce n'est pas avec les autorités politiques que la question de la liberté de la presse se pose, c'est avec des groupes de pression puissants dans la société. La journaliste jordanienne les regroupe sous le terme générique de "Tribune des mosquées". Le plus souvent c'est sur la question de la femme que les difficultés surgissent. Un journaliste peut avoir de sérieux ennuis personnels, non pas pour avoir publié une photo de mode avec un joli mannequin en maillot de bain, mais pour avoir écrit un article juridique contre l'actuel statut de la femme. Ni les photos ni la critique du statut ne font de problème en Tunisie ou au Maroc.

    Nadia SALAH

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