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Classes préparatoires aux grandes écoles
Le calvaire des taupins

Par L'Economiste | Edition N°:1720 Le 08/03/2004 | Partager

. Matériel scientifique défaillant, internat invivable, cantines…. Trois budgets successifs des laboratoires volatilisés . Le Maroc reste le premier pourvoyeur étranger des grandes écoles françaises Ce matin, le cours de TP s'est mué en séance de revendications. Presque aucun matériel ne marche. Les oscilloscopes que les élèves utilisent dans presque 90% des expériences sont défaillants. Saïd Sanad, professeur agrégé en physique, est dans tous ses états. Depuis 8 heures, une dizaine d'élèves en mathématiques supérieures qui constitue sa classe s'ennuient. Pour la plupart d'entre eux, «ces deux heures de TP sont du gâchis». Le temps est une précieuse denrée pour les taupins. C'est comme ça qu'on s'appelle entre les 1.200 élèves des classes préparatoires que compte le Maroc.Ils sortent rarement en ville pour se divertir. Casablanca, avec ses boîtes de nuit, son centre-ville grouillant et ses salles de cinéma, n'a aucune emprise sur eux. A longueur de journée, ils restent plongés dans leurs cours. «Ils travaillent jusqu'à 16 heures par jour», glisse un prof de mathématiques. Le week-end est une trêve. Pas pour s'amuser mais pour liquider le maximum de cours possibles. Les 27 étudiants en classes préparatoires MP* à Casablanca dont cinq filles forment une petite «dream team». Il en existe une seule classe par centre de prépas. Pour eux, les maths, c'est leur vie, leur occupation à plein temps. Tous se projettent dans cet avenir proche où des écoles comme l'Ecole polytechnique, l'Ecole normale supérieure, les Mines ou Ponts et Chaussées scintillent comme des étoiles. Le bâtiment qui abrite les prépas jouxte le lycée Mohammed V sur le boulevard 2 mars à Casablanca. Il tranche par sa discrétion. On dirait un couvent. Rien ne le différencie du lycée. Pas la moindre enseigne. Abdelkarim Belfkih, chef de division de l'Enseignement technique, des classes préparatoires et du Brevet technique supérieur à l'Education nationale, n'aime pas l'expression. Il préfère «implanté». Pour lui, ce voisinage est bénéfique pour l'émulation des lycéens. «Connaissant le prestige de l'école, ils multiplieront les efforts pour l'intégrer». Ce n'est pas l'opinion des profs qui revendiquent un statut à part pour les classes prépas. Qui puisse enfin prendre en considération les besoins spécifiques de cet organisme d'où sortira une partie de l'élite de demain. Une grande poubelle déborde sur la marche de l'école. L'odeur est répugnante. C'est par cette porte-là que les élèves en classes prépas ont accès à l'école. Celle-là même qui est considérée comme la plus prestigieuse de tout le Maroc. La désillusion est totale. «C'est symptomatique de l'absence d'intérêt pour la science et la recherche», commente un professeur de français. . Jalousie Avant 1992, le lycée Mohammed V recevait les meilleurs élèves en sciences mathématiques venant de toutes les villes du pays. Mais aussi d'autres pays francophones. En cette même année, un centre a ouvert à Rabat. En 2001 à Oujda et puis dans d'autres villes comme Marrakech, Meknès et Agadir. Aujourd'hui, on recense 11 centres au Maroc. Selon un professeur de français à l'école de Casablanca, «ces villes contestaient la suprématie de Casablanca». En 2002, parmi les 11 élèves marocains admis à l'Ecole polytechnique (France), la moitié était de Casablanca. Le Maroc est le premier pays qui pourvoit cette prestigieuse école en étudiants étrangers. En 2001, 36 MP* parmi 37 ont été admis à l'Ecole normale supérieure, 18 à l'Ecole centrale, 5 à Polytechnique et 28 en Mines ou Ponts et Chaussées. Mais en 2003, le centre de Casablanca ne comptait plus que 22 MP* dont 5 admis en Polytechnique, 8 à l'Ecole centrale et 14 en Mines et Ponts. Le rééquilibrage au profit des autres provinces et la concurrence des autres centres sont passés par là. L'aide française a cessé depuis l'année 2000. Aujourd'hui, seule Tanger continue d'envoyer ses meilleurs élèves en sciences mathématiques aux classes prépas de Casablanca. Un seul étudiant a fait cette année exception à la règle. Saïd Khalil s'est battu pour venir d'Agadir. C'est lui qui parle au nom des élèves MP*. Un syndicaliste en herbe. Son militantisme lui a valu le respect des profs. Il s'exprime toujours en arabe, son niveau de français étant faible. C'est justement pour rattraper son retard linguistique qu'il est à Casablanca. Les profs de français sont ici réputés meilleurs. Khalil déplore le manque d'agressivité de ses camarades de classe qui l'empêche d'être plus revendicatif. Surtout que les conditions à l'école sont de plus en plus déplorables. Celle-ci continue malgré tout de recevoir chaque année une vingtaine de demandes de transfert émanant de l'ensemble du pays. Il paraît que les conditions sont encore plus mauvaises dans les dix autres centres. En 2003, les classes prépas de Casablanca ont reçu deux demandes de Marocains qui poursuivaient leur formation au lycée Louis-Le-Grand, trois siècles d'existence et réputé le plus prestigieux de l'Hexagone. Ces mouvements de transfert n'ont pas une grande incidence sur le niveau des étudiants. En MP*, il n'est pas rare que les élèves les plus brillants refassent l'année pour pouvoir passer les concours d'accès à de meilleures écoles. . Méritocratie «Ils représentent la crème de la crème», souligne un prof de physique et chimie. La sélection est impitoyable. Rien que le mérite. Pourtant, l'élite de demain vit dans des conditions difficiles. «Au Maroc, on ne connaît pas la vraie valeur de ces jeunes qui sont seuls capables d'accompagner tout transfert de technologie», regrette Amine Myel, ingénieur Ponts et Chaussées et jeune président de l'AMGE-Caravane (Association des Marocains aux grandes écoles françaises d'ingénieurs et de commerce). Myel connaît très bien la réalité «désolante» des classes prépa de Casablanca. Il a souffert en silence avant de passer à l'acte une fois installé en France. Cet ingénieur milite à travers son association pour rendre l'estime aux taupins. L'assistance psychologique est primordiale pour que ces derniers puissent un jour revenir au bercail. Lorsque A.F., ingénieur en télécommunications est venu en vacances, il a beaucoup hésité avant d'aller revoir le centre où il a été formé. La première sensation qu'il raconte avoir eu en franchissant la petite porte donnant sur les classes prépas est «mouvement de répulsion». Aziz Hamdi, proviseur du lycée Mohammed V, comprend un tel sentiment. «Je regrette beaucoup que la plupart de nos élèves ne reviennent pas au pays. C'est du gâchis».Chaque année, 200 élèves partent en France pour intégrer une des plus prestigieuses écoles d'ingénieurs. Les étudiants qui reviennent au pays sont de moins en moins nombreux. L'effet psychologique que les conditions de formation en classes prépas laissent chez les étudiants est désastreux. Car, en plus des motivations financières que les entreprises européennes offrent, les jeunes Marocains aspirent à un certain «mode de vie» et à l'épanouissement de leur personnalité. Les élèves MP* aspirent en premier lieu à intégrer l'Ecole polytechnique. La plus prestigieuse des grandes écoles françaises. Elle a été fondée en 1794. Elle propose une bourse de 900 euros par trimestre pour trois années d'études. A la sortie, les lauréats marocains se voient proposer des salaires de 42.000 euros bruts par an. Les entreprises marocaines qui se déplacent à Paris en forum au mois de février pour les recruter n'offrent même pas la moitié de cette rémunération.


Grève partielle des profs

Les professeurs agrégés en mathématiques, physique et chimie des classes préparatoires sont en grève depuis l'actuelle rentrée scolaire. Il s'agit d'une grève partielle puisqu'ils continuent d'assurer les 12 heures hebdomadaires de cours. Mais ils ont boudé «les colles», ces neuf heures supplémentaires qui servent à préparer les élèves aux concours. Avant 2003, seuls les profs agrégés dans les matières scientifiques touchaient une indemnité de 2.500 DH bruts, au titre de ces heures supplémentaires. Mais depuis la même année, cette prime a été généralisée à l'ensemble des professeurs agrégés. Les scientifiques se sont fâchés contre cet alignement qui ne prend plus en compte l'effort supplémentaire qu'ils fournissent. Ils exigent donc à travers leur mouvement de protestation un traitement à la carte.


Beaucoup de théorie, intimité zéro

Les laboratoires des classes prépas de Casablanca souffrent d'un grand déficit en matériel. Notre visite est tombée à pic avec les deux heures hebdomadaires de TP d'une classe de mathématiques supérieures. La quasi-totalité des expériences nécessite des oscilloscopes. «Presque tous sont en panne, voire pas», souligne un prof de physique. Idem pour les GBF (générateurs de basses fréquences). «Cela fait trois ans que nous n'avons pas reçu le moindre matériel. Nous allons carrément arrêter», regrette Sanad Saïd, professeur agrégé en physique. Le budget annuel alloué aux labos des classes prépas est de l'ordre de 170.000 DH. En trois ans, les profs de physique estiment le déficit à au moins 400.000 DH. Où est passé cet argent? Personne ne sait. Le responsable du labo exhibe du vieux matériel dont des appareils à aiguille qui sont aujourd'hui dépassés. «Certains équipements sont exposés juste pour la façade». Faute de mieux, le prof de physique montre des plaquettes qu'il a bricolées avec ses collègues. En évoquant un matériel appelé «machine de Michelson», utilisée pour les mesures en physique optique et qui coûte près de 200.000 DH, Sanad prend une expression rêveuse. Dans de telles conditions, les profs préfèrent donner un cours théorique au lieu de rester bras croisés deux heures durant. Cette consécration forcée de la théorie explique en partie les bons résultats des élèves marocains dans les épreuves écrites d'accès aux grandes écoles.


La nuit, on se croirait dans un bain maure

Les 27 élèves en MP* mangent et dorment mal. Les dortoirs présentent l'inconvénient de n'assurer aucune intimité. Les box ont un toit commun. Depuis l'actuelle rentrée, les MP* estiment avoir été logés dans le bloc le plus inconfortable de tout l'internat. Un élève ouvre sa petite chambre. Il la décrit ironiquement faisant allusion au bruit de musique qui déborde de la chambre voisine. «Surtout la nuit, quand tout le monde est là, on se croirait dans un bain maure». Tel n'est pas le cas au dortoir des filles. Il y a de l'ordre dans la chambre de Fatine Youssoufi, élève en mathématiques spéciales, deuxième année. Fatine fait partie des deux personnes qui ont été choisies parmi les 2.000 candidats par la deuxième chaîne au concours des humoristes et animateurs. Pour elle, «les maths et l'humour ne sont pas incompatibles».La cantine a particulièrement souffert du passage à la régionalisation de la gestion des établissements scolaires. Depuis une année, l'approvisionnement des cantines en produits alimentaires se fait au niveau des académies de l'Education nationale. Il obéit au système d'appel d'offres. L'intendant est désormais court-circuité dans ce domaine. L'accumulation des mauvaises conditions dans lesquelles se trouvent les taupins, fait d'eux des personnes inhibées. Ils communiquent mal leurs idées et aspirations. Quand ils se retrouvent en France ou ailleurs, le choc est tellement violent qu'ils ont besoin de temps pour apprivoiser leur nouvel environnement. Mostafa BENTAK*: Classe qui regroupe les plus brillants parmi les élèves Math-Sup.

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