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Fête du Trône/Le Maroc à la Cedeao: Une analyse de l’Institut Amadeus

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5324 Le 27/07/2018 | Partager

Brahim Fassi Fihri préside l’Institut Amadeus, think tank spécialisé dans les questions géopolitiques. Au printemps dernier, il avait organisé une série de tables rondes sur la candidature marocaine à la Cedeao dans plusieurs capitales africaines: Dakar, Abidjan et Accra. Abuja (Nigeria) est programmée d’ici la fin de l’année. L’Institut Adameus est également l’organisateur de Medays qui se tient tous les ans à Tanger.

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Brahim Fassi Fihri, président de l’Iinstitut Amadeus: «Le partenariat qui lie le Royaume à l’Afrique de l’Ouest, est stratégique et trop précieux pour permettre qu’il soit dénaturé par certains qui utilisent des arguments fallacieux pour s’opposer à l’adhésion du Maroc» (Ph. Amadeus) 

- L’Economiste: Comment expliquez-vous les appréhensions des organisations patronales à l’égard de la candidature marocaine à la Cedeao?
- Brahim Fassi-Fihri:
Au cours de la tournée initiée par l’Institut Amadeus en Afrique de l’Ouest, on a constaté trois types de réticences venant des patronats ou de la société civile. Il y a tout d’abord les interrogations légitimes du type «que cherche le Maroc?», «pourquoi nous?», «pourquoi maintenant?». Ensuite, des inquiétudes économiques normales propres à une économie continentale globalisée, d’autant plus qu’il s’agit de la possible adhésion d’un pays qui est une puissance africaine au sein de l’organisation sous-régionale la mieux intégrée du continent. Mais il faut tout de même faire attention à ne pas surévaluer la puissance du Royaume. A entendre certains interlocuteurs, on croirait que le Maroc serait devenu la Chine ou la Turquie! La comparaison est flatteuse, mais dénuée de sens. 
Il existe, enfin, certaines expressions excessives, voire complètement saugrenues, venant d’une minorité, telles que le Royaume voudrait faire une «OPA sur la Cedeao», que le Maroc serait le «cheval de Troie de l’Europe ou de la France», que le Maroc chercherait «à briser l’harmonie de la Cedeao», ou encore, et c’est sans doute la plus injuste, que le «Maroc serait un pays raciste».
 
- Qu’est-ce qui ressort des conférences-débats organisées  par l’Institut Amadeus à Abidjan et Accra?
- L’adhésion du Maroc à la Cedeao suscite depuis plus d’un an un débat vif en Afrique de l’Ouest. Tout a été dit ou presque, mais sans que le Maroc ne soit présent lors de ce débat, sans donc qu’il puisse y participer. L’objectif principal de notre tournée était de lancer un processus d’échange, de dialogue et d’écoute. Qu’on soit opposé ou que l’on soutienne l’adhésion du Maroc, l’essentiel était de pouvoir revenir à une certaine forme de sérénité et de dépassionner le débat autour de cette adhésion. Le partenariat qui lie le Royaume à l’Afrique de l’Ouest, initié et porté par SM le Roi Mohammed VI, est stratégique et trop précieux pour permettre qu’il soit dénaturé ou perturbé par certains qui utilisent des arguments fallacieux pour s’opposer à l’adhésion du Maroc. 
Je crois que le principal output de cette tournée d’Amadeus est le retour à la sérénité au sein des sociétés civiles rencontrées. Le climat autour de l’adhésion n’est plus hostile, les articles de presse virulents et critiques vis-à-vis du Maroc ont cessé et on n’entend plus les expressions malheureuses que j’ai citées précédemment. 
 

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L’étape d’Abidjan des conférences-débats d’Amadeus en mai dernier. La Côte d’Ivoire est un allié inconditionnel du Maroc pour son adhésion à la Cedeao (Ph. Amadeus)

- Quelles erreurs éventuelles aurions-nous commises dans ce processus? 
- Je crois que le fait de penser que le Maroc aurait commis des erreurs est une ineptie. Le Maroc en demandant à adhérer à la Cedeao souhaite seulement institutionnaliser ses relations avec les pays ouest-africains. Grace à SM le Roi Mohammed VI, le Maroc est le 1er investisseur africain en Afrique de l’Ouest et le pays africain ayant signé le plus d’accords bilatéraux avec l’ensemble des pays membres de la Cedeao. Cette réalité lui offre une crédibilité, qui fait déjà de lui, de facto, un membre de la Cedeao. Il ne faut pas oublier que l’adhésion du Maroc a reçu en juin 2017 l’ «accord de principe» des chefs d’Etat et de gouvernement lors du Sommet de Monrovia. Il s’agit d’un acquis important qui rend légitime la demande d’adhésion du Royaume. Ce n’est pas un «blanc-seing», comme on a pu le dire ici ou là dans la région. Il donne une base politique à l’adhésion du Maroc et ouvre la voie à des négociations usuelles dans le respect des acquis communautaires. Sur le processus, en tant que tel, il faut avoir à l’esprit que le Traité révisé de Cotonou, est silencieux sur l’adhésion de pays tiers. Il n’existe pas de précédents ou de jurisprudence. L’adhésion du Royaume est totalement entre les mains de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la Cedeao, qui ont été et seront soumis dans leur totalité à des élections présidentielles entre 2018 et 2020. Nous pouvons regretter, cependant que, dans certains pays, l’adhésion du Maroc à la Cedeao soit devenue un enjeu électoral, comme nous pouvons regretter la montée d’un ultra- protectionnisme dans d’autres pays de la sous-région. Le Maroc est en rien responsable des sables mouvants politiques dans ces pays-là.   

 - Y a-t-il une différence entre les pays francophones de la Cedeao et les anglophones vis-à-vis de la candidature du Maroc? 
- Traditionnellement, le Maroc, comme chacun le sait, a des relations beaucoup plus étroites avec les pays francophones de la sous-région. Cependant, l’une des principales conclusions de la tournée d’Amadeus, c’est qu’il n’existe pas de fractures linguistiques s’agissant du soutien à l’adhésion du Maroc. Vous avez des pays comme la Côte d’Ivoire, dont les responsables politiques soutiennent fortement cette adhésion, et d’autres comme le Ghana qui la soutiennent tout autant, avec une unanimité plus importante, puisqu’il en est de même pour les opérateurs économiques de ce pays. La ligne de fracture me paraît être plutôt idéologique entre les pays qui pratiquent un protectionnisme latent et ceux qui sont beaucoup plus ouverts économiquement et libéraux. Le soutien de l’adhésion du Maroc n’est donc pas à géographie variable. 

 - Rabat est-elle prête à adopter tous les principes du Traité de la Cedeao?  
- Par définition, lorsqu’il s’agit d’adhérer pleinement et entièrement à une organisation, le pays adhérent se doit d’épouser les contours du Traité constitutif de ladite organisation. En me fiant aux déclarations des responsables marocains, je note la disposition du Maroc à adopter l’ensemble du contenu du Traité révisé de Cotonou. Cependant, il faut avoir à l’esprit que, compte tenu à la fois de certaines spécificités politiques et économiques du Maroc, notamment les accords commerciaux préférentiels ou la nature même de certaines dispositions constitutionnelles, une adhésion pleine, entière et immédiate me paraît impossible sans dénaturer les acquis et les options stratégiques choisies par les deux parties. Par contre, dans le cadre des négociations à venir, compte tenu notamment du silence du Traité révisé de Cotonou en matière d’adhésion, il me paraît tout à fait possible de mettre en place de longues périodes transitoires protégeant les intérêts des deux parties, notamment en matière commerciale et d’Union douanière, pour arriver à une convergence totale et équilibrée à terme. Sur les aspects de convergence politique ou constitutionnelle, il est également tout à fait possible d’imaginer des ajustements innovants pouvant permettre l’adhésion du Royaume sans modifier les grands principes constitutionnels et sans dénaturer l’esprit des textes et des dispositifs communautaires de la Cedeao.

 

Les futures étapes à franchir

«Officiellement, le processus d’adhésion est entre les mains de la Commission de la Cedeao qui a été mandatée par le Sommet d’Abuja d’arrêter une procédure d’adhésion et de produire une étude d’impact approfondie. Les contacts diplomatiques du Maroc sont permanents avec les Etats-membres pour que cette procédure soit la plus équilibrée possible afin qu’elle ne pénalise aucune des deux parties. Le Royaume, conscient de ce qu’il peut apporter à la Cedeao, n’est pas en position de faiblesse comme certains ont voulu le prétendre. Son adhésion à la Cedeao est inéluctable. C’est une question de temps, puisqu’on n’adhère pas, du jour au lendemain, à une union politique, économique et monétaire. Il faut juste rappeler que l’Espagne et le Portugal ont mis dix ans à adhérer à l’UE».

 

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