Culture

Spectacles d’animaux: Pour d’autres alternatives écologiques
Par Michel Aymerich(1)

Par L'Economiste | Edition N°:2743 Le 27/03/2008 | Partager

Un nombre non négligeable d’espèces animales au Maroc a disparu ces dernières décennies (gazelle dama, guépard, etc.). D’autres ont vu leurs effectifs baisser dramatiquement et sont, à terme, menacées de disparition. Parmi elles, plusieurs espèces de serpents qui, à l’instar de nombreuses autres espèces animales, sont menacées par l’extension des activités humaines caractérisées par la destruction croissante de nombreux écosystèmes. Là où leurs habitats demeurent encore relativement intacts, les serpents sont victimes de la destruction directe par les bergers et par les habitants, et ce sans distinction aucune. La plupart du temps, il n’est pas tenu compte du fait que sur les 25 espèces que compte le pays, seules 8 sont potentiellement dangereuses et qu’aucune n’attaque les hommes. C’est même tout le contraire. Il n’est pas tenu compte non plus du fait que plusieurs espèces sont rarissimes et que d’autres sont en train de disparaître. Les serpents sont en effet les victimes tant de la peur de la Nature que des forts préjugés sévissant à leur égard et de la prétention arbitraire et «préécologique» de décider quelles espèces peuvent vivre et lesquelles doivent mourir… Les Aïssaoua, quant à eux, sont les principaux responsables de la raréfaction de la sous-espèce marocaine du cobra d’Egypte ou cobra d’Afrique du Nord, Naja haje legionis, et de cette remarquable relicte tropicale (d’affinités subsahariennes) qu’est la Vipère heurtante, Bitis arietans. Ils sont également responsables de la raréfaction de la sous-espèce récemment décrite par la science de la Couleuvre de Montpellier, Malpolon monspessulanus saharatlanticus. Un serpent remarquable à plus d’un titre que l’on retrouve jusque dans le sud de la France, dont les mâles peuvent atteindre l’âge respectable de 25 ans et dont les observations et études en cours, tendent à démontrer que les représentants de cette espèce ont un comportement social plus complexe qu’on ne l’imaginait… Les Aïssaoua, en effet, détruisent par capture les dernières populations viables des espèces mentionnées dans les quelques sanctuaires devenus aujourd’hui bien rares. Pour combien de temps encore? L’activité de capture des serpents à des fins de commercialisation par les Aïssaoua représente, en effet, un des facteurs principaux d’appauvrissement écologique durable des derniers sanctuaires abritant les espèces remarquables mentionnées, laquelle provoque un déséquilibre entraînant toute une série de dommages écologiques collatéraux: tendance, par exemple, à la raréfaction des espèces de mammifères régulés par les serpents. Il en résulte des milieux stériles et morts, des terres désenchantées, parce que vidées de leurs habitants légitimes. A l’autre bout de la chaîne, les montreurs de serpents de Marrakech, par ailleurs, assimilés à tort aux Aïssaoua. Ici nulle écologie, nulle morale, nulle transmission d’un savoir, mais un spectacle douteux à tous égards, et indigne des temps actuels caractérisés par la sixième extinction dans l’histoire des espèces, et d’une ville de la qualité de Marrakech! Dans l’Appel au boycott des spectacles de serpents et autres pratiques basées sur la maltraitance animale et l’exploitation de la biodiversité au Maroc, récemment mis en ligne sur le site Internet de l’association Geos et popularisé par la presse écrite et télévisée, nous écrivions: «A Marrakech, la Place Jemaâ-el-Fna doit une partie de sa renommée aux traditionnels spectacles de «charmeurs de serpents». Ces spectacles sont reproduits dans de nombreuses autres places et hôtels du Maroc. La perpétration de ces douteuses pratiques moyenâgeuses induit la maltraitance des cobras, des vipères heurtantes, des couleuvres de Montpellier et autres serpents, lesquels sont remplacés par d’autres victimes ophidiennes après quelques mois ou semaines, car tous voués à une mort programmée. Cette consommation parasitaire de la biodiversité entraîne aussi bien de trop nombreuses captures qu’un maintien dans des boîtes infectes (sans eau, sans nourriture et au mépris de toute hygiène) et un trafic dans des conditions abominables provoquant une grande mortalité des serpents détenus» (Voir: www.geos-nature.org). Afin de lutter contre ce processus destructeur et ces spectacles hérités d’un autre âge*, nous proposons une série de mesures articulées entre elles est susceptibles de freiner ces démonstrations puis de les stopper. Parmi ces mesures, nous proposons que les Aïssaoua (et assimilés) soient amenés à adopter des activités nouvelles, lesquelles pourraient, par ailleurs, offrir à ceux-ci des revenus durables et supérieurs à ceux qu’ils perçoivent. Deux rencontres avec les représentants des montreurs de serpents de Marrakech nous ont permis de leur exposer quel but nous voulons atteindre et par quels moyens nous proposons d’y parvenir:1) Abolir les spectacles de serpents*, comme tous les spectacles animaux basés sur la maltraitance animale et le pillage de la biodiversité. 2) En finir avec la vente d’animaux vivants ou morts dans le souk de Marrakech, comme dans tous les autres souks et autre lieux visités par des touristes ou non. Les « herboristes », par exemple, lesquels vendent pour les besoins en sorcellerie des animaux morts ou vivants. Parmi ces animaux, des espèces très menacées et condamnées à la disparition à brève échéance si rien n’est entrepris. Notamment la hyène rayée, mais aussi la panthère, dont il existe encore quelques individus dans le Haut Atlas, le lynx caracal, le serval, le varan gris... 3) Aider les montreurs de serpents à se recycler après une formation adéquate dans des activités aussi bien utiles que bénéficiant d’un prestige enfin mérité, telles qu’intervenir dans les écoles, entreprises et autres lieux afin de présenter les 25 espèces de serpents du Maroc à l’aide de matériel approprié (photos, brochures…); ces montreurs pourraient également gérer collectivement sous la forme d’une coopérative un vivarium leur appartenant installé sur la Place Jemaâ-el-Fna comprenant 4 pavillons**. Dans le premier pavillon, on pourrait présenter (mais cela reste à l’étude, étant donné les risques de maltraitance) quelques espèces de serpents vivants dans des terrariums très bien entretenus respectant leurs besoins vitaux. Dans les pavillons 2 et 3, il pourrait y avoir, dans un, une exposition permanente de photos des reptiles du Maroc, et, dans l’autre, des photos de quelques arachnides (scorpions, araignées...), ainsi qu’une vente de brochures et d’affiches. Et enfin, dans le quatrième pavillon, des exposés pourraient être réalisés par les ex-montreurs («charmeurs»), lesquels présenteraient, en différentes langues et à des heures indiquées sur une affiche, les espèces de serpents. Ils expliqueraient, par exemple, comment différencier une vipère d’une couleuvre, quelle conduite à tenir en cas de morsure par un serpent venimeux (ce qu’il faut faire, mais aussi ne pas faire), ils transmettraient à leur public des éléments de base sur leur biologie, etc. 4) Suggérer aux autorités du pays et à celles de Marrakech de favoriser l’émergence d’un nouveau concept pour l’ensemble de la Place Jemaâ-el-Fna, lequel s’inspirerait de ce qui se fait par exemple maintenant à Barcelone***, et qui exclurait tout spectacle animal, quel qu’il soit… La place pourrait, par exemple, accueillir des groupes musicaux ou de danse de tout le pays comme des pays voisins (Mauritanie, Sénégal, Mali, etc.). 5) Proposer une alternative à ceux des Aïssaoua qui vivent de la capture des serpents (ils ne doivent pas être confondus avec les montreurs de serpents). Cette alternative consisterait à les recycler en gardes de zones protégées (Parc National, par exemple) et également à les employer en tant que guides naturalistes dans ces zones… Les Aïssaoua pourraient, après avoir reçu une formation adéquate, être employés dans un cadre associatif ou coopératif. Ils accompagneraient de petits groupes de visiteurs naturalistes motivés afin de leur montrer diverses espèces animales. Tous seraient tenus par une charte strictement respectueuse des espèces et des écosystèmes. Un exemple d’une telle charte peut être consulté sur le site du Geos… 6) Enfin, œuvrer, comme cela a été suggéré, à créer au moins un Parc National. Nous pensons principalement à la région située à l’ouest de Guelmin, laquelle sert de principal lieu de capture par les Aïssaoua et d’approvisionnement des montreurs de serpents. Cette région est l’un des derniers sanctuaires des cobras et vipères heurtantes, mais aussi de mammifères, tels que le serval et le caracal. On y trouve également des chats gantés, des lièvres, des aigles de Bonelli et encore quelques (rares) gazelles de Cuvier…(1) Politologue de formation et naturaliste par passion, Michel Aymerich vit et travaille actuellement au Maroc en tant que consultant dans le domaine du développement social en relation avec la préservation et la restauration des écosystèmes sahariens. Il anime parallèlement deux sites complémentaires, celui du Groupe d’étude et d’observation pour la sauvegarde des animaux sauvages et des écosystèmes (Geos) et celui du Groupe d’étude et de recherches des écologistes sahariens (Geres)* Les spectacles des prétendus «charmeurs» sont interdits en Inde depuis déjà 1972 (Voir article ci-dessous...) ** Ce vivarium pourrait reposer soit sur une structure stable soit sur une structure démontable...*** Rappelons qu’à Barcelone, capitale de la Catalogne (Espagne), il existait dans un passé récent sur la Place del Pi des spectacles d’animaux où l’on présentait des singes magots. Si, en Espagne où, malgré l’opposition de beaucoup d’espagnols, les corridas demeurent - et sont une honte pour l’Europe, les catalans ont ainsi montré qu’il y a des traditions qui peuvent être avantageusement jetées aux poubelles de l’histoire...


Une police de l’écologie

Parallèlement à la série d’activités nouvelles proposées aux Aïssaoua, nous demandons à ce que soit mise en place une police de l’écologie, formée de gardes bien payés et hautement motivés, sélectionnés parmi les candidats ayant fait leurs preuves dans le domaine de la protection des espèces et des écosystèmes. Cette police devrait, selon nous, intégrer en son sein les Aïssaoua reconvertis. Toutes propositions associant création d’emplois nouveaux à l’émergence d’une nouvelle conscience à la mesure d’un Maroc moderne répondant aux défis combinés d’une désertification menaçante et de notre époque dramatiquement marquée par la sixième grande extinction des espèces, le réchauffement climatique et la perte de sens. Le Maroc est mûr pour de tels changements. Beaucoup de Marocains aimeraient se débarrasser de cette image qui leur colle à la peau d’un pays ne sachant pas guérir des séquelles du Moyen Âge et refusent par conséquent tout réductionnisme culturel. Chaque culture nationale est diversifiée et dynamique, elle comprend toujours des éléments contradictoires, réactionnaires et axés sur le progrès, lesquels ne font pas toujours bon ménage. C’est le moins qu’on puisse dire. Quant aux touristes, nombreux -plus nombreux qu’on aurait pu le penser- sont ceux qui voient d’un mauvais oeil ces spectacles et ces pratiques insensibles à la souffrance d’êtres vivants à qui on ne veut accorder aucun droit parce qu’ils ne sont pas des êtres humains. Des pratiques qui, par ailleurs, contribuent sérieusement à appauvrir la biodiversité, alors même que le monde est plongé dans une crise écologique sans précédent, laquelle menace d’être, et l’est déjà à plus d’un titre, la plus grande catastrophe à laquelle la vie est confrontée.

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