Economie

Selon le Pr Lucien Sfez : La communication est corrompue par la technologie

Par L'Economiste | Edition N°:150 Le 20/10/1994 | Partager

Communication et décision sont devenues une seule et même chose, selon M. Lucien Sfez, professeur à la Sorbonne. Il place la technologie au centre de sa réflexion pour dire qu'à trop vouloir communiquer, on ne communique plus.

"Comme une société ne peut se passer de consensus, de sources de mobilisation pour l'action, il lui faut inventer une symbolique nouvelle, voire une nouvelle manière de symboliser. Cela s'appelle aujourd'hui, et pour longtemps, communication", a affirmé M. Lucien Sfez lors de sa récente conférence donnée au Centre Culturel Français de Casablanca.

Toutes les technologies d'avant-garde, note-t-il, des biotechnologie à l'intelligence artificielle, de l'audio-visuel au marketing et à la publicité, s'enracinent en un principe unique: la communication. Communication entre l'homme et la nature (biotechnologie), entre les hommes en société (audio-visuel et publicité), entre l'homme et son double (l'intelligence artificielle).

Cette communication, qui prône la convivialité, la proximité ou même la relation d'amitié avec l'ordinateur, envahit tous les domaines, relève M. Sfez. Le marketing, qui concernait le produit, travaille aujourd'hui l'image de la firme elle-même; les milieux politiques ne jurent que par le marketing politique de l'image de marque... Et la liste est longue.

"Communiquons par les instruments qui ont précisément affaibli la communication, voilà le paradoxe où nous sommes jetés", souligne le professeur sur un ton grave. La question de la technologie est ici centrale, précise-t-il, car cette technologie - discours (logos) sur la technique - a envahi la totalité des activités humaines, y compris la communication. Le problème, confie-t-il, c'est de croire que l'on va résoudre la communication par la technologie.

Le discours théorique qui soutient la technique ne prend son essor que là où l'interaction entre les éléments des parties se fait sentir. La technologie en terme moderne est la marque que la technique joue le rôle d'agrégat pour une société éclatée.

De l'avis de M. Sfez, les politiques, les hommes de médias et les industriels ne parlent pas de techniques mais de technologies. C'est un discours supérieur qui prétend surplomber la société. Les contenus donnés au terme communication varieront en fonction des techniques. "A chaque avancée technique, la communication se réaffirme comme devant être ce que les plus récentes inventions la font".

M. Sfez insiste par ailleurs sur l'idée que la communication est le recours des collectivités pauvres en symboles historiques. Pour assurer leur cohésion, les sociétés à mémoire se servent de l'histoire, les sociétés sans mémoire de la communication. "Ne nous étonnons pas si la grande majorité des théories de la communication, de la psychothérapie à l'intelligence artificielle, des mass media studios, nous viennent en droite ligne des Etats-Unis".

De prime abord, M. Sfez semble condamner la communication et la technologie avec. En fait, il dira lui-même qu'il dénonce la communication de type représentatif et non celle de type expressif. Ces deux types de communication sont longuement examinés dans son ouvrage Critique de la Communication.

Abordant les rapports entre la décision, la communication et le pouvoir, le chercheur dira d'emblée que désormais la décision c'est la communication elle-même: décider c'est; communiquer et communiquer c'est décider. "Je ne dresserai cette équivalence qu'en inscrivant la décision et la communication dans une même logique de pouvoir et de production des idéologies", déclare-t-il.

Dans les années 60 et 70, "décider c'était bien décider, la bonne décision, la décision comme marque des hommes et des sociétés viriles. Idéologie des grands décideurs publics dans un premier temps et signe des managers privés dans un second temps". Décideurs et managers non seulement décidaient et manageaient mais ils avaient aussi seuls le droit de dire le vrai. Ils monopolisaient le discours de science et de raison. C'est l'époque où M. Valérie Giscard D'Estaing, alors président de la République française, appela à Matignon le meilleur économiste de France, M. Raymond Barre. C'est dire que le calcul économique et une science économique pratique et rigoureuse cherchaient à fusionner un discours de qualification et un discours de manager d'entreprise. Dans ces conditions, critiquer la décision, estime M. Sfez, revenait à critiquer la production des normes de vérité par l'appareil de production, en particulier l'appareil politico-administratif. C'est cet appareil qui prétendait dire le vrai de la société. Il s'agit là d'une première lecture de la décision.

Dans les années 80, la couverture a été tirée par les politiques et c'est la représentation politique qui a commencé à dire le vrai.

Depuis le début de cette décennie, c'est la communication, c'est l'appareil de communication qui dit le vrai. La communication, condition préalable pour bien décider, s'est ainsi transformée en condition unique.

Hakima EL MARIKY

Avec la machine de communication

Emetteur et récepteur se confondent

Pour décrire le rapport "troublant" de l'homme et de la machine, M. Lucien Sfez a eu recours au mythe de Pygmalion, emprunté à la mythologie grecque. Pygmalion était roi de Chypre et en même temps sculpteur de grand renom. Ses oeuvres étaient des statues qui ressemblaient tellement à leur modèle que l'on criait au mirage. Un jour, il sculpta une statue en ivoire et s'éprit d'elle. Il se désolait qu'elle ne pût répondre à sa passion. Son chagrin était si intense que la déesse Aphrodite s'en mêla en insufflant la vie à la statue. Il la nomma Galatée et l'épousa immédiatement. La légende dit qu'ils furent heureux et qu'ils eurent une fille du nom de Paphos (nom actuel d'une ville du Sud de l'île de Chypre célèbre par son temple d'Aphrodite). Paphos eut un fils qui engendra à son tour une fille baptisée Ira. Ira est donc l'arrière-petite-fille de Pygmalion et de Galatée. Elle se prit d'une passion incontrôlable et effrénée pour son père. Elle repoussa tous les prétendants et dit à son père: "je veux quelqu'un qui te ressemble". Avec sa servante, en fait sa nourrice, elle allait user d'un subterfuge: pendant que le père dormait, la servante l'introduisit dans ses couches. Grâce à la ruse de la nourrice, elle s'unit donc à son père. Celui-ci se réveilla et en reconnaissant sa fille, il brandit son épée et la pourchassa. Là s'arrête véritablement l'histoire de Pygmalion, précise M. Sfez. C'est l'inceste et c'est la mort.

"L'objet créé devient créateur. La machine créée par l'homme devient son propre créateur. Sorte d'adéquation entre le sujet humain et l'objet technique qui fait du premier un doublet du second". Tous les paradoxes de l'auto-référence sont là, indique M. Sfez. Le producteur est produit et producteur en même temps. Il n'y a donc plus ni commencement ni fin.

Appliqué à la communication, ce schéma aboutit à la confusion totale de l'émetteur et du récepteur. "Plus de communication et c'est cela que je nomme tautisme". Inventé par M. Sfez, ce néologisme contracte autisme et tautologie, tout en évoquant la totalité et le totalitarisme. Le tautisme utilise la tautologie comme seule vérification: si je répète, je prouve, explique-t-il. Le tautisme c'est en fait la confusion de l'expression et de la représentation: "on prend la réalité représentée pour une réalité exprimée".

H. E.

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