Culture

Sahel, Sahara… un avenir radieux pour l’extrémisme?
Par le Pr. Aymeric CHAUPRADE

Par L'Economiste | Edition N°:2183 Le 30/12/2005 | Partager

Le professeur Aymeric Chauprade enseigne la géopolitique à la Sorbonne à Paris et la science politique à l’Université de Neuchâtel en Suisse. Vice-président de l’Académie internationale de géopolitique, le Pr. Chauprade est aussi directeur de la Revue française de Géopolitique. Son livre le plus connu est «Géopolitique: Constantes et changements dans l’histoire» (éd. Elipses). En tant qu’expert des relations internationales, il a analysé les enjeux sahariens devant la 4e commission de l’Onu (qui s’occupe de territoires contestés). L’article ci-dessous est tiré de cette analyse. Chauprade a été l’un des premiers à attirer l’attention sur les risques de voir se développer des zones de non-droit dans l’espace sahélien et saharien Nous savons tous que nous héritons de positions des Nations unies qui sont le produit de la guerre froide, c’est-à-dire du clivage idéologique de l’époque. Le Maroc fut alors victime de son appartenance, disons-le, au camp occidental.Quel spécialiste des relations internationales objectif pourrait prétendre aujourd’hui, qu’au moment où les positions furent prises par les Nations unies sur ce sujet, les considérations idéologiques et le clivage Est-Ouest ne primèrent pas sur le fond du dossier?Tant d’années après, nous avons cependant le devoir de nous rendre à la sagesse et de juger sur le fond du dossier, en notre âme et conscience, et non en fonction d’héritages partisans (voir encadré: des faits incontestables).. Le poids du «temps long»Volontairement, je n’ai mobilisé aucun argument juridique; je n’ai fait que rappeler ces réalités historiques qui expliquent la position du Maroc. J’aurais pu ainsi citer la reconnaissance par la Cour internationale de Justice, le 16 octobre 1975, du fait qu’en 1884, c’est-à-dire au moment où l’Espagne commençait à s’intéresser à cette région, ladite région n’était pas terra nullus et que les tribus nomades qui l’habitaient avaient des liens d’allégeance avec le souverain marocain; mais je ne l’ai pas fait.Car je veux simplement, en tant que géopolitologue, attirer votre attention sur ces réalités géopolitiques si importantes pour comprendre le monde aujourd’hui et donc pour tenter d’y légiférer. Le droit que nous devons construire doit être fondé sur l’évidence d’un long passé, du temps long comme aurait dit l’historien Fernand Braudel, davantage que sur des décisions juridiques prises à une époque où l’on ne voit pas comment il aurait pu y avoir du droit international puisqu’il n’y avait pas de Communauté internationale.C’est le sens même de l’Etat marocain que d’être l’expression d’une volonté politique ancienne qui s’est étendue du Nord au Sud, de l’Europe à l’Afrique subsaharienne. Le Maroc est un pont entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Il l’a toujours été, et le couper de son Sud c’est le couper d’une partie de son identité africaine. Ce que je veux faire comprendre, c’est que la revendication marocaine n’est pas seulement stratégique, elle tient du domaine de l’être, de l’essence, comme l’était l’Alsace-Lorraine pour la France en d’autres temps. C’est pour cela qu’elle est si sacrée aux yeux du peuple marocain, pas seulement de ses gouvernements. Alors que pour l’Algérie, disposer d’un petit Etat satellite faible pour déboucher sur l’Atlantique, c’est tout autre chose. Amputé d’une partie de lui-même, le Maroc cherche à redevenir ce qu’il a toujours été, cette passerelle nord-sud, euro-africaine.L’erreur que font beaucoup est de croire que l’indépendance de 1956, gagnée vis-à-vis de la France, est l’achèvement de la décolonisation. Or, elle n’est que la première étape.En 1956, le Maroc n’a gagné que partiellement son indépendance, la décolonisation n’étant pas accomplie par rapport à l’Espagne, ni dans le Sahara ni dans les îles et enclaves de la façade méditerranéenne.Pourquoi donc le Maroc a fait autant de sacrifices pour son Sud? Pour du sable? Non! Du néant, il a fait un miracle du développement, reconnu par tous, un miracle de l’alphabétisation, de l’irrigation, des installations portuaires et de tout l’emploi qui en découle.Et là, je ne suis plus en train de citer d’histoire, je parle du présent. Le Maroc aurait-il fait autant d’efforts pour développer cette immensité de sable si peu peuplée, s’il ne poursuivait pas un but existentiel?Nous devons en finir avec ce problème. Non seulement parce qu’il est juste d’en terminer avec la souffrance du peuple marocain (y compris la très large partie de la population sahraouie ralliée à la souveraineté marocaine), d’une part, et l’illusion d’une partie des Sahraouis trompés par leur chef et l’Etat qui les soutient et les paie, d’autre part, mais parce que la situation est en train de se dégrader dans les régions saharienne et sahélienne.Continuer à laisser pourrir la situation, c’est offrir un avenir radieux à l’extrémisme qui prolifère dans la région.L’Algérie doit admettre le droit du Maroc à achever sa propre décolonisation par la reconnaissance de ses droits historiques. Le Maroc doit comprendre l’ambition géopolitique de l’Algérie de se projeter vers l’Atlantique et apporter des réponses compatibles avec sa souveraineté. Les familles sahraouies, divisées par ce Mur de Berlin que sont les camps du Polisario, ont droit à se retrouver pour œuvrer ensemble au développement de leur province, dans le respect de leurs spécificités identitaires.Gouverner c’est choisir. La Communauté internationale doit choisir. Choisir l’équilibre apporté par des Etats-nation forts, car libérés de leurs problèmes frontaliers, pour mieux lutter contre le terrorisme international et pour mieux soutenir le développement.


Le diabolisme du conflit des civilisations

Nous le savons, partout dans le monde, le fondamentalisme religieux récupère les problèmes locaux pour les incorporer dans la dynamique diabolique du choc des civilisations. Dans la zone sahélienne allant des rivages de la Mauritanie jusqu’aux montagnes du Tibesti au Tchad, en passant par le sud de l’Algérie, les nord du Mali et du Niger, ce qui inquiète la communauté des experts en géopolitique, c’est l’évolution d’un mouvement comme le GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat). Le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie ont tous été victimes du terrorisme, qu’il soit issu du GSPC ou d’autres groupes islamistes.Tous les Etats sont concernés aujourd’hui. Or, nous savons que des groupes comme le GSPC, qui se promènent dans l’immensité désertique et recrutent parmi les Etats de la région, trouvent des complicités dans les franges de populations nomades qui ne s’entendent pas avec leur Etat d’appartenance. L’islamisme global dispose d’argent et représente le nouveau prêt-à-penser tiers-mondiste face au monde occidental et aux gouvernements des pays musulmans accusés de collusion avec l’Occident. Cette idéologie est très séductrice pour tous ceux qui sont en marge.Malgré ses dénégations récurrentes, le Polisario ne peut cependant plus nier qu’il est pénétré par des éléments radicaux et que l’islamisme séduit une part croissante de ses combattants. Le chef du Polisario, Abdelaziz, dans un entretien publié par le journal algérien l’Expression du 23 août 2005, en faisait lui-même l’aveu: «Il se peut que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu la jeunesse; il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis «intéressés» par l’islamisme radical». Ouvrons les yeux. Il y a urgence. Nous connaissons la clé du conflit. L’ambassadeur américain à Rabat, Thomas Riley, l’a encore donnée publiquement récemment: «C’est un problème régional entre le Maroc et l’Algérie et ces deux pays doivent trouver la solution ensemble» (L’Economiste, 8 septembre 2005); un représentant du pays qui a énoncé avec Wilson ledit droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le dit lui-même: la question du Sahara occidental n’est pas une question coloniale.


Des faits incontestables et anciens

Nous avons le devoir de nous libérer de l’idéologie et de nous attacher au contenu du dossier, c’est-à-dire aux faits historiques incontournables.Les faits d’abord, qu’aucun historien sérieux ne met en doute aujourd’hui, sont légion; mais je ne vous en donnerai que quelques-uns, qui me paraissent les plus probants.1. D’abord, les liens entre le Maroc septentrional et ses provinces sahariennes qui remontent à la dynastie des Almoravides, ces Berbères sahariens qui, au XIe siècle, unifièrent le grand Maroc, de Tanger au fleuve Sénégal.2. Ensuite, ces frontières du Maroc précolonial qui dépassaient largement celles d’aujourd’hui. Vers l’Algérie qui n’existait pas à l’époque, mais surtout vers le Sud. Aux XVIe-XVIIIe siècles, l’autorité marocaine s’étendit jusqu’à la boucle du Niger. A cette époque, à Gao et Tombouctou, la prière du vendredi était dite au nom du Sultan du Maroc.3. Sans parler d’Etat, il n’a même jamais existé de nation sahraouie, au sens d’un peuple formant un corps unique. En revanche, ce qu’il faut considérer et donc respecter, c’est l’identité plurielle de tribus sahraouies ayant chacune leur propre politique vis-à-vis du souverain marocain auquel elles firent toujours allégeance, et ce, d’autant plus que ces tribus eurent pour la plupart des fondateurs nord-marocains.4. D’une part parce que cinq des sept dynasties marocaines sont sorties du creuset saharien ou présaharien, d’autre part parce que nombre d’ancêtres des tribus sahraouies elles-mêmes ont des origines dans le centre et le nord du Maroc, on peut dire que l’histoire de la nation marocaine est autant dans le Nord que dans le Sud, comme l’est l’histoire des tribus sahraouies qui font partie intégrante de cette nation marocaine.

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