Economie

"Le Maroc doit sauter vers la société post-industrielle"

Gabriel Banon, conseiller économique de Yasser Arafat

Par L'Economiste | Edition N°:611 Le 07/10/1999 | Partager

· Gabriel Banon, gestionnaire d'un fonds d'investissement, ex-conseiller de Pompidou et premier directeur de l'Institut du Développement Industriel français (IDI) s'exprime sur le développement économique et la mondialisation

- L'Economiste: Que signifie pour vous le développement?
- M. Gabriel Banon:
C'est la création de nouveaux centres de production de richesses et de progrès. De progrès, parce que je vise par là le transfert des technologies. Ce n'est pas seulement contribuer à résorber le chômage, c'est aussi permettre le développement et l'épanouissement des individus qui vont contribuer à ce développement.
Les privatisations par exemple ne participent pas à ce développement continu.

- Cela veut-il dire que vous êtes contre les privatisations?

- Non, je suis pour la privatisation. Je considère qu'il ne faut pas faire le mélange des genres. Le gouvernement est fait pour administrer et orienter les rapports, non pas pour gérer et créer des richesses. Ce n'est pas son rôle, mais celui de l'individu.
Cependant, une privatisation reste un simple transfert de propriété.
Mélanger le fruit des privatisations et le reste dans les statistiques des investissements est une aberration. Ce ne sont pas des investissements dans le sens que nous prêtons au terme investissement. C'est un simple transfert de propriété.
Je suis pour la privatisation, mais ce n'est pas un investissement qui contribue au développement.
Un investissement qui contribue au développement, c'est celui qui crée un nouveau centre de production, de création de richesses et d'emplois.

- En d'autres termes?
- Par exemple, la sous-traitance pure et simple contribue à résorber le chômage, mais n'assure pas l'épanouissement de l'individu. Celui qui fait de la sous-traitance n'avance pas, il se trouve dans un créneau figé...

- Mais il apprend quand même?
- Encore faut-il qu'il ait l'esprit d'entreprendre et qu'il cherche une place meilleure.
Le développement comporte beaucoup d'aspects, et c'est pour cela que je m'oppose à ce qu'une privatisation soit appelée un investissement et qui, plus est, contribue au développement.
Par contre, l'investissement qui participe vraiment au développement c'est celui où le progrès est pérennisé et continu, pour éviter que le développement économique soit un feu d'artifice.
Il faut aussi prendre en compte l'être humain. L'économie ne peut en aucun cas être dissociée de l'être humain et du développement social.
Ceci est le principal enseignement que j'ai tiré en contribuant à beaucoup de projets de par le monde.

- Vous parlez d'investissement par anticipation. Qu'est-ce que cela veut dire?
- Arafat a dit un jour "ce qui manque à la Palestine c'est des Rotschild". Ce qu'il voulait dire par là, c'est qu'au-delà des investissements mercantiles, il faut faire un investissement où il y a une partie d'anticipation sur le devenir d'un pays.
La Knesset ce n'est pas l'Etat qui l'a construite en Israël, ce sont les Rotschild. La Cour suprême c'est aussi un cadeau de la Diaspora. Si vous entrez dans les hôpitaux vous trouverez des services entiers qui ont été construits par la Diaspora. Ils ont d'abord contribué à donner des structures à un pays et ensuite ils ont investi.
Ils ont anticipé, ce que les riches palestiniens de l'extérieur ne veulent pas faire. Les palestiniens vivant à l'étranger ont investi mais dans des projets rentables comme la téléphonie par exemple.

- Mais il y a la pression quotidienne de la mondialisation?
- Le Maroc doit penser à lui-même. C'est un marché émergeant qui doit ajuster ses structures et sa façon de faire à la nouvelle donne mondiale.
Dans les années 60 il y a eu un développement de multinationales. Et dès lors que ces multinationales prennent plus d'essor, l'Etat ne peut plus rien contrôler. Ce sont les multinationales qui décident où elle vont réaliser leurs profits. C'est par le jeu des transferts intersociétés que la multinationale décide de faire ses emprunts. Une année c'est en Angleterre, une autre c'est aux USA, une autre c'est en France, et la filiale s'endette. Pour les banques, c'est l'ensemble qu'ils prennent en considération.

Marché sectoriel


Aujourd'hui, nous sommes en plein dans la mondialisation de l'économie. Les médias, les télécommunications et tous les systèmes d'information contribuent et ont facilité la mondialisation de l'économie.
Le fait nouveau est que cet économie mondiale ne parle plus de marché régional mais de marché sectoriel. Et cela représente un danger pour les pays sous-développés. On ne parle plus de marché marocain, de marché français, on parle de marché sectoriel de l'automobile, de l'électronique...
Le Maroc doit sauter directement vers la société post-industrielle. Il n'a pas besoin de passer par toutes les étapes que les autres pays essayent de franchir, il doit aller directement à la société de l'informatique, de l'électronique. Les Marocains sont très ouverts et très aptes à ce genre de techniques.
La mondialisation influe sur la vie de la société. L'économie relationnelle, par opposition à l'économie transactionnelle, n'existe plus. Aujourd'hui, nous allons plus vers une économie de transactions. Les relations entre vendeur et client n'ont plus besoin d'être. Dans les grandes surfaces spécialisées, il n'y a pas de possibilités de créer des liens ou des relations. Ce qui nous amène à la dictature des marchés. Il n'y a pas de place aux sentiments, c'est la loi de l'offre et de la demande.
Et c'est là que les contre-pouvoirs doivent agir. Ce sont les organismes financiers de régulation du commerce à l'échelon international, le FMI, la Banque Mondiale, l'Organisation Mondiale du Commerce. On crée des contre-pouvoirs pour éviter les catastrophes.

Problème de langues


La politique aussi peut devenir un contre-pouvoir.
On s'achemine de plus en plus vers un pouvoir politique et économique planétaire.
Et si nous ne contribuons pas à la mise en place intelligente de ce pouvoir politique, nous allons assister à l'hégémonie d'un pays, celui qui est le plus puissant économiquement et militairement.
Et le Maroc peut être un pays exemplaire dans ce cadre-là. Il faut qu'il se batte pour affirmer sa présence dans les organismes internationaux.
Pour le Maroc, il faut qu'il oublie sa culture de pays sous-développé. Il faut qu'il s'organise de façon à prendre en compte les réalités mondiales. Il n'y a plus d'économie d'autarcie. Il faut tenir compte des réalités du pays et adapter les structures.

- Mais comment?
- Le problème ce sont les mentalités, il faut qu'elles évoluent.
Le processus de décision par exemple doit être moins lent.
Le guichet unique doit fonctionner avec des pouvoirs réels. Il doit avoir des délégations de pouvoirs, sinon il deviendra une simple boîte postale où l'on dépose les dossiers.
Le deuxième point sur lequel je voudrais insister, c'est la révision de la politique de l'éducation nationale. Il faut admettre qu'il y a un problème de langues.
Le développement aujourd'hui se fait en anglais, voire en français, mais pas en arabe. C'est un fait qu'il faut reconnaître.
Il faut aussi donner la priorité aux filières techniques. L'éducation nationale doit revaloriser les métiers techniques. Aucun progrès ne pourra se faire sans une éducation qui tienne compte de ces facteurs.
Il faut aussi accélérer la formation continu, l'alphabétisation dans les entreprises.

- L'évolution démographique peut représenter un frein à toutes ces réformes?
- Je considère que l'évolution démographique, et je ne parle pas de démographie démentielle comme c'est le cas dans certains pays, la démographie au Maroc peut devenir plutôt un atout, car en réalité ce sont de futurs consommateurs...

- S'ils sont solvables...
- Quand nous analysons un pays, on dit c'est un marché de combien? il y a 50 millions d'habitants, c'est intéressant.
La question de la démographie c'est une question de solvabilité. Et la solvabilité passe par une action énergique du développement économique. Il ne faut pas considérer la démographie comme un désastre, c'est plutôt l'assurance de la puissance de demain. A condition que les ressources développées par le pays soient réinvesties dans un développement intelligent.

- Il y a des pays où la croissance a divorcé avec le social et autres où ils s'accompagnent comme aux USA?
- Les Etats-Unis ont un effet tracteur, parce que ce sont un pays où la liberté d'entreprendre est totale et réelle. Embaucher ou débaucher est un acte simple. Il n'y a pas de réticence à anticiper.
Le problème pour le Maroc aujourd'hui c'est l'attentisme et à tous les niveaux.
Il ne faut pas aussi négliger l'économie parallèle, je vais certainement en choquer plus d'un.
En Italie cette économie est intégrée dans le programme. Il faut lutter intelligemment contre cette économie et on ne lutte contre que si l'on a les moyens d'apporter le développement qui la compense.

- Les investissements sont rares dans la région du MENA; certains disent que le blocage du processus de paix a refroidi les ardeurs. Qu'en est-il vraiment?
- L'idée tellement chère à Shimon Pérès du grand marché commun est une vision très lointaine. Pour faire un marché commun, il faut que les pays participants soient d'un niveau de puissance économique notable. Mais marier Israël avec la Jordanie, la Syrie... dans un marché commun serait une aberration. On aboutira à une hégémonie de l'économie israélienne.
Le niveau de vie dans les territoires occupés fut pendant longtemps supérieur à celui de la Syrie, de l'Egypte, de la Jordanie... parce qu'il était tiré par l'économie israélienne.
A mon avis, il faut faire des opérations communes ponctuelles d'intérêt général mais pas une ouverture de marché.
Quand les économies de ces pays auront évolué, à ce moment-là, et sectoriellement, nous pourrons penser à des marchés communs.

- Comme ce fut le cas en Europe avec le charbon et l'acier.
- Oui certainement. Mais il y a cependant un facteur qui relie tous les pays de cette région.
C'est le problème de l'eau. Je ne crois plus à une guerre entre Arabes et Juifs. Mais le seul risque d'une vraie guerre c'est l'eau. C'est un problème vital, stratégique, et si l'on n'arrive pas à adopter une gestion régionale et intelligente de l'eau, il y aura des affrontements. Pas obligatoirement Israël contre des pays arabes, mais peut-être Israël avec des pays arabes contre d'autres pays arabes.

- Qu'en sera-t-il des relations économiques entre Israël et la Palestine?
- L'économie israélo-palestinienne est liée. Il faudra bien après l'application des accords de paix bâtir un Etat fédéral. Ils ont trop d'intérêts communs et trop de traits en commun. C'est après la paix que le vrai travail commencera. A commencer par les mentalités.

Propos recueillis par Khalid BELYAZID et Fedoua TOUNASSI


De Pompidou à Arafat


Natif de Casablanca, Gabriel Banon a fait ses études au Lycée Lyautey. Son bac en poche, il s'embarque pour la France et plus précisément pour Lyon où il fait ses études supérieures à l'Ecole Centrale, glanant au passage une licence en droit.
A son retour au Maroc après l'Indépendance, il se lance dans la vie syndicale. L'une de ses premières actions fut la création de la Chambre Syndicale des Ingénieurs du Maroc. En 1956, il fonde avec Mahjoub Ben Seddik l'Ecole des responsables syndicaux à Rabat.
A la formation du premier gouvernement de l'Indépendance, on le retrouve au cabinet de Thami Ouazzani, ministre de l'Industrie à l'époque.
En 1956, il retourne en France pour s'acquitter de ses obligations envers la République, étant binationale. Pour son service militaire, c'est en Israël que le gouvernement français l'envoie. Pendant 18 mois, il fut le conseiller de Dan Tolkovsky, commandant en chef de l'armée de l'air israélienne.
De retour en France, il réintègre la vie civile et entame une carrière dans le groupe Worms comme directeur des usines Japy (machine à écrire, articles ménagers...).
Son introduction dans la sphère politique française, et plus particulièrement dans les milieux gaullistes, il la doit à son président d'alors, André Dewavrin, plus connu sous le nom du colonel Passy, le patron des services secrets de la France Libre à Londres en 1940 et créateur et premier patron de la DGSRT.
En 1971, il devient le conseiller du Président Pompidou. S'ensuit la création de l'Institut de Développement industriel (IDI), dont il est le premier directeur.
En 1962, il rejoint le groupe suédois Wallenberg et occupe le poste de président d'Alpha-Laval, filiale du groupe et numéro un mondial de l'équipement de l'industrie laitière.
C'est à son départ de l'IDI qu'il laisse tomber la direction des entreprises industrielles au profit de la finance et crée sa société d'investissement "Winvest". Quelque temps après il fait absorber la maison mère par la filiale qui est aux Etats-Unis et s'installe en Amérique.
Dans le conseil d'administration de "Winvest", siégeaient des personnalités telles que Lawrence Eagleburger, ancien secrétaire d'Etat du Président Busch ainsi que Gerald Ford ancien Président des Etats-Unis.
Parallèlement à ces activités économiques, Daniel Banon continue à s'occuper d'activités d'intérêt général au sein de commissions économiques gouvernementales.
Conseiller de différents chefs d'Etat, il est sollicité en 1993 pour devenir le conseiller économique du Président de l'Autorité Palestinienne Yasser Arafat. Un homme qu'il décrit comme très charismatique et plein de charme.
Il s'occupe de missions spéciales et définies. Comme par exemple, la négociation, le rapatriement des caisses de retraites du côté israélien (150 millions de Dollars).
Il est de ceux qui ont fait que le Maroc a eu la maîtrise du projet de réalisation de l'aéroport de Gaza.
Parallèlement à ces actions, il s'occupe de gérer un fonds d'investissement, le Western and Mediteranean Growth Fund. Un fonds dont les pourvoyeurs sont en majorité des investisseurs des pays du Golfe.
Gabriel Banon a aussi écrit des ouvrages essentiellement économiques, sauf peut être le dernier: La paix de tous les dangers".

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