Culture

Quand l'histoire résonne dans le présent
Partie II: La première rencontre avec le grand vizir El Mokri

Par L'Economiste | Edition N°:1393 Le 11/11/2002 | Partager

Gilbert Grandval vient d'être nommé Résident général au Maroc. Il est encore à Paris en ce mois de juin 55. De Gaulle, du fond de sa retraite, lui a dit qu'il n'y aurait pas de solution au Maroc hormis le retour de Mohammed V et un processus d'autonomie ou d'indépendance. Mais le gouvernement de la IVe République n'en veut pas. Rongé par la politique politicienne, ce gouvernement ne sait même plus décider quel ordre de mission il faut donner à Grandval. En attendant, ce dernier continue à préparer son départ pour Rabat. Il rencontre le grand vizir El Mokri.-------------------«Ma mission au Maroc« de Grandval, Résident au Maroc de juin à août 1955, est de ces pages d'Histoire et d'histoires qui ont d'étranges résonances dans le présent: une phase si brouillée que rares sont les hommes qui voient clairement l'avenir, des calculs politiciens qui bloquent toute évolution, une administration coloniale sclérosée qui laissera au Maroc d'aujourd'hui tant de ses tares… L'Economiste propose à ses lecteurs de partager durant tout le mois de Ramadan ce livre rare qui se termine sur une formule que les Marocains d'aujourd'hui, devant les désordres de l'Etat, refusent encore de faire leur, la formule écrite par Gilbert Grandval: «Mon coeur lassé de tout, même de l'espérance,N'ira plus de ses voeux importuner le sort«.Mon premier contact marocain doit être naturellement pour le chef -et doyen- du gouvernement chérifien, qui séjourne en ce moment en France. Le 22 juin 1955, je suis à Vichy. Après un déjeuner fort agréable qui nous est offert à “La Colombière” par Jean Bozzi, le sous-préfet, me voilà donc en tête à tête avec le grand vizir El Mokri. Je crois n'avoir pas trop tardé à inaugurer ma mission. . Plus de 80 ans de politiqueMon interlocuteur, prétend-t-on, est plus près de cent dix ans que de cent ans. Cet homme, pour qui la marche est très pénible et qui s'exprime d'une voix éteinte, jouit en revanche, pour l'âge qu'on lui prête, d'un esprit étonnamment alerte. Son visage est empreint à la fois de mansuétude et de malice, son regard reflète tout ensemble la sérénité du vieil homme d'Etat et la vivacité du fin politique qui s'applique à ne pas être pris de vitesse par les événements. Point n'est besoin de contempler longtemps le personnage pour en deviner la souplesse. N'est-ce pas le secret de ses quelque quatre-vingt-cinq années d'activité politique, au cours desquelles il a su doubler allégrement le cap du Protectorat, puis de la pacification et servir avec le même dévouement et la même loyauté tous les sultans qui se sont succédé sur le Trône chérifien? (NDLR: Mohammed V est en exil depuis près de deux ans, la révolte gronde dans les villes).Nous commençons par nous observer avec prudence, à travers d'insidieux propos protocolaires. Puis je m'enhardis à évoquer les troubles dont souffre le Maroc. Tous mes efforts seront consacrés à y rétablir l'ordre, la sécurité et la prospérité, mais j'aurai grand besoin de ses conseils éclairés, auxquels je me permets de faire appel dès maintenant. Le grand vizir veut bien me confirmer qu'il faut d'abord rétablir l'ordre, montrer d'autant plus de force qu'on veut s'en servir peu - mais s'en servir quand même. Après maintes circonlocutions où j'évoque les mérites du sultan Moulay Arafa, la répercussion des désordres sur la vie économique, la situation sociale inquiétante, la nécessité de mettre un terme à l'administration directe et de restituer son plein sens au traité de 1912, je me hasarde timidement à aborder la question du Trône (NDLR: c'est l'expression en usage dans les cercles administratifs à Paris comme à Rabat, pour évoquer les conséquences désastreuses de la déposition de Mohammed V, remplacé par Ben Arafa: dire «la question du Trône« revient pour les hommes de l'époque à condamner implicitement la déposition et marquer sa position en faveur du retour de Ben Youssef). El Mokri me répond tout de suite que je n'ai, en la matière, aucune difficulté à redouter de Moulay Arafa qui, souligne-t-il, songe surtout à mener une vie de bourgeois paisible, exempte de soucis et de dangers. . Le grand vizir pose «la question du trône»Voilà donc qui est net! Le grand vizir, par ces quelques mots, vient d'admettre lui-même que le problème est posé. Je m'aperçois d'ailleurs bientôt qu'il doit avoir sur le sujet des idées un peu plus précises. Peut-être songe-t-il à une délégation du Sceau qui ferait de lui une sorte de souverain temporel? Je me sens plein d'admiration pour ce centenaire qui, installé depuis un demi-siècle au faite du pouvoir et des honneurs, semble encore scruter, comme un jeune ambitieux, les opportunités que peut offrir à ses talents la confusion de son pays.. Ben Arafa «est prêt à partir»J'aurai l'occasion, dans les jours qui vont suivre, d'accompagner le grand vizir chez le président de la République, les présidents des deux assemblées et le président du Conseil. A chaque fois, il confirmera les dispositions conciliantes du sultan Moulay Arafa en ce qui concerne l'éventualité d'un règlement du problème du Trône.Au sortir de l'avion qui me ramène de Vichy, je me rends à l'hôtel Bristol pour une visite à Francis Lacoste. Ce bref entretien avec mon prédécesseur me confirme dans les impressions que m'ont laissées ses télégrammes. L'homme est fin, cultivé, je le sais aussi grand travailleur. Sans doute ne lui a-t-il manqué qu'un peu plus d'esprit de décision et de confiance dans les mérites d'une politique évolutive. Il est vrai qu'il est resté plus d'un an au Maroc, où je ne suis resté que cinquante jours...Je consulterais, les jours suivants, plusieurs autres anciens Résidents. Avec Erik Labonne, que je reçois à ma table, nous évoquons évidemment le malencontreux discours prononcé à Tanger par le Sultan Mohammed V (NDLR: le soutien à la revendication d'indépendance). Il est cependant surtout question de la gigantesque entreprise saharienne à laquelle l'ancien Résident général consacre toute son intelligence, son dynamisme et son dévouement. Le général Noguès, à qui je rends visite, se porte garant de l'impeccable correction de Sidi Mohammed Ben Youssef -à notre égard dans ses rapports tant avec les Allemands qu'avec le président Roosevelt, lors de l'entrevue d'Anfa, en 1943. Il me donne d'utiles conseils sur des personnalités marocaines que j'aurais intérêt à voir dès mon installation à Rabat.

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