Culture

Quand l'histoire résonne dans le présent: La mission de Grandval
Partie I, De Gaulle: «Vous devez ramener Ben Youssef»

Par L'Economiste | Edition N°:1392 Le 08/11/2002 | Partager

«Ma mission au Maroc« de Grandval, Résident au Maroc de juin 1955 à août 1956, est de ces pages d'Histoire et d'histoires qui ont d'étranges résonances dans le présent: une phase si brouillée que rares sont les hommes qui voient clairement l'avenir, des calculs politiciens qui bloquent toute évolution, une administration coloniale sclérosée qui laissera au Maroc d'aujourd'hui tant de ses tares… L'Economiste propose à ses lecteurs de partager durant tout le mois de Ramadan ce livre rare, qui se termine sur une formule que les Marocains d'aujourd'hui, devant les désordres de l'Etat, refusent encore de faire leur, la formule écrite par Gilbert Grandval: «Mon coeur lassé de tout, même de l'espérance,N'ira plus de ses voeux importuner le sort«.Le 14 juin 1955, Gilbert Grandval est depuis 10 ans gouverneur de Sarre, c'est-à-dire administrateur de cette région allemande où les Allemands se redressent du nazisme, reconstruisent leur pays, réinstallent la démocratie. Il vient d'être nommé Résident général de la République française au Maroc. C'est le poste le plus élevé, même si la fiction veut garder au Sultan la prééminence. Depuis deux ans, le Maroc se révolte contre le départ forcé de Mohammed V et l'installation de Ben Arafa sur le Trône. Francis Lacoste vient de rendre son tablier, l'assassinat de Lemaigre-Dubreuil a secoué les instances politiques jusqu'à Paris, le commissaire Boniface de Casablanca, même relevé de ses fonctions, continue d'agiter les cercles anti-marocains…Avant de venir au Maroc, Grandval fait la tournée des personnalités parisiennes, marocaines et françaises. Aujourd'hui, il a rendez-vous avec Charles de Gaulle. Le héros de la Seconde Guerre mondiale est lui aussi en retraite forcée et fulmine contre le régime des partis de la IVe République: les Français votent, mais les gouvernements ne ressemblent en rien à ce qu'ils ont voté. Ils sont des fruits instables de la versatilité des politiciens, prêts à tous les mensonges pour rester au pouvoir… Au Maroc, ces compromissions se comptent déjà avec des morts. La rigueur des vues de Charles de Gaulle est, comme toujours, impitoyable. A son avis, il n'y a d'autre issue que la réinstallation de Sidi Mohammed Ben Youssef sur le Trône chérifien. Mais il faudrait que le gouvernement français en prît lui-même l'initiative, ce dont il est fort incapable. Nos institutions n'engendrent que des gouvernements sans autorité, auxquels l'inaction apparaît comme la seule planche de salut. Quand parfois, au gré des fluctuations parlementaires, des décisions sont enfin prises, ce ne sont que des demi-mesures qui, le plus souvent d'ailleurs, ne sont pas appliquées. Je serai donc bien obligé selon lui de me contenter d'une formule bâtarde que je ne parviendrai sans doute pas à mettre en oeuvre, ne pouvant même pas compter sur l'appui d'un simulacre de gouvernement. Comment ne souscrirais-je pas, au fond de moi-même, à ces sombres prédictions, dont le pessimisme ne tient, hélas, qu'à la clairvoyance? N'ai-je pas moi-même subi en Sarre l'inéluctable dégradation d'une politique trop exigeante pour la débilité du régime (français)? La sagesse ne serait-elle pas de renoncer à une mission qui promet d'être plus dure encore, tant que règne en France ce “système” stigmatisé par le général? Comment résister, pourtant, aux attraits d'une tâche exaltante, dont j'aperçois dans sa difficulté même les incidences capitales sur toute l'Afrique du Nord, et dont dépend, par conséquent, la grandeur de la France? S'il n'est qu'une chance entre mille de forcer là-bas notre destin, ne convient-il pas de la tenter?Encore faut-il que j'aie en main, d'entrée de jeu, le maximum d'atouts possible, et d'abord la définition, dûment concrétisée en instructions gouvernementales des objectifs et des méthodes de mon entreprise marocaine. Mais ces diverses entrevues n'ont guère servi qu'à m'en prouver mieux l'extraordinaire complexité.Y a-t-il un problème du Trône? Tout me porte à le croire, mais je me défie des préjugés et ne voudrais en décider qu'après avoir vu de mes yeux.S'il se trouve effectivement posé, il va falloir envisager un certain nombre de précautions qui permettent de l'aborder dans les meilleures conditions de succès. Parmi les thèmes en effet, dont j'ai retrouvé le développement à travers toutes mes conversations, le plus commun, comme un “leitmotiv”, a été celui du danger résultant de l'opposition entre les villes et le “bled”. Le terrorisme qui sévit dans les grandes cités marocaines serait l'effet de la propagande en faveur de l'ancien sultan. On pourrait, pour y mettre un terme, être tenté de chercher à régler le problème du Trône. Mais ce serait alors risquer de dresser les tribus, fidèles à Glaoui, contre la France. Or, un soulèvement général du bled ne manquerait point de revêtir des proportions beaucoup plus graves que celles du terrorisme urbain. Ce moyen d'éteindre l'incendie ne servirait qu'à le déchaîner! D'autre part, pour pouvoir régler d'une façon ou de l'autre le problème du Trône, il faudrait en tout état de cause obtenir le concours du Sultan exilé, ce qui implique son installation en France. Mais ce retour ne risque-t-il pas de n'être qu'une étape, appelant fatalement la restauration?. Les réformes qui traînentEn même temps, par-delà ce préalable dynastique, le problème fondamental, éclipsé pour l'instant mais sur lequel on butera demain, demeure bien celui des réformes. Malheureusement, tant en ce qui concerne la rénovation des institutions marocaines que l'aménagement des rapports franco-marocains, malgré le flot des belles paroles prodiguées depuis si longtemps, je ne puis que constater l'incertitude des conceptions, l'insignifiance des formules sous lesquelles on la dissimule, un verbalisme qui trahit l'absence de tout travail sérieux et de toute volonté claire. Il y a enfin les services français à l'égard desquels se pose, de l'avis général, un problème d'autorité et de réformes. Toutes ces tâches sont autant de chapitres à faire inscrire dans mes instructions, car elles ne peuvent évidemment être entreprises, menées à bien, qu'avec l'aveu total et constant d'un gouvernement qui me soutienne. A cet égard, mes premiers entretiens avec M. Pierre July (ministre des Affaires marocaines et tunisiennes) et ses principaux collaborateurs, de même qu'avec Jacques Duhamel, tour à tour inspirateur ou dépositaire de la pensée du président du Conseil (Edgar Faure), me produisent la meilleure impression et m'inspirent une réelle confiance (NDLR: pour éviter les intrigues, soyez discret, avait dit Faure à Grandval; en réalité, c'est tout le contraire qui se va produire, car le secret entretient les intrigues, en 1955 comme en 2002!). Je trouve là une équipe jeune, dynamique, ouverte aux solutions d'avenir, unanime, je le remarque, à estimer que le problème du Trône commande maintenant toutes les possibilités d'un redressement de la situation. . Franchise et irrésolutionM. Pierre July, avec une franchise dont je lui sais gré et dont il ne cessera de témoigner tout au long de notre brève collaboration, commence par m'indiquer qu'il n'a pas été partisan de ma nomination; aussi, son avis n'en a-t-il que plus de prix lorsqu'il affirme, dès ce premier contact, se rallier entièrement au choix du président du Conseil et je suis sûr que nous n'aurions point de difficulté majeure à nous entendre sur les grandes lignes de la mission qui me serait confiée (NDLR: l'impression de jeunesse et de franchise ressentie par Grandval se révèlera trompeuse: jeunesse signifiera finalement inexpérience, quant à la franchise elle ne débouchera que sur l'irrésolution).C'est dans ces conditions qu'après six jours d'examen et de réflexion, le 20 juin au matin, je fais savoir au président du Conseil que je suis à sa disposition... Le soir même, à 20 heures, M. Pierre July me téléphone à mon domicile pour m'annoncer que le Conseil des ministres vient de me nommer Commissaire Résident général de France au Maroc. Fini le temps des hésitations. Les dés sont jetés: il faut gagner (…).Edgar Faure insiste spécialement sur l'urgence de mon installation à Rabat. Je la ressens moi-même aussi vivement que lui, conscient de ce que chaque jour perdu coûte là-bas en vies humaines, et peu soucieux de laisser s'aggraver, par un excès de préparatifs, une situation qui n'a que trop duré. Mais je ne puis, pour autant, partir à l'aveuglette. Ce ne sont malheureusement pas mes entretiens de ces derniers jours qui m'ont permis de réunir une information suffisante; il me faut voir quelques-unes des personnalités françaises, marocaines, étrangères, résidant ou de passage en France, les plus à même de m'éclairer ou de m'apporter leur concours. Il me faut également constituer mon équipe. Edgar Faure me répond que je suis entièrement libre du choix de mes collaborateurs, personne, précise-t-il, ne pouvant refuser quoi que ce soit à un homme sur les épaules de qui le gouvernement vient de placer une telle charge. Je prends acte de cette assurance. Mais il me faut encore profiter de mon séjour à Paris pour y régler personnellement certains problèmes administratifs, dont je sais bien qu'il sera trop tard pour les poser de Rabat. Or, je ne veux point, comme on l'a reproché à mon prédécesseur (le Résident Lacoste), revenir ici, deux semaines après ma prise de fonctions, pour y tirer de nouveau les cordons de sonnette. Il me faut surtout, je l'ai déjà dit, et je le répète au Président, veiller à l'élaboration définitive des instructions que je désire, de la façon la plus formelle, recevoir avant mon départ. Je me rends compte aussi que le succès de ma mission dépendra surtout de son début. La partie marocaine est de celles qu'on gagne ou perd le premier mois. J'ai le sentiment, à cet égard, que mes délais commenceront à courir le jour même où j'aurai mis le pied au Maroc et j'aime mieux retarder un peu que de me lancer à la légère.


Seulement 1% de la population avait au moins le certificat d'études!

Le hasard a voulu qu'à l'époque où Grandval écrivait sa «mission au Maroc«, une grande enquête statistique était conduite sur le niveau de vie des ménages marocains. En 1959-60, c'était la plus grande enquête conduite de manière scientifique, jamais effectuée au Maroc: 4.300 familles, urbaines et rurales. Les services de la Statistique étaient encore largement tenu par des cadres et des employés français. Le chef de service de la Statistique est alors Mohamed Benjelloun et l'ouvrage est préfacé par M'Hamed Douiri, le premier polytechnicien marocain, et qui était en 1961, ministre de l'Economie nationale et des Finances.Durant le Protectorat, très peu de jeunes Marocains avaient suivi des études modernes. C'était une des particularités de ce système, par rapport à la colonisation directe: la puissance coloniale avait assez peu pris en charge les questions d'instruction en direction des populations locales. La puissance «protégée«, qui s'en était peu souciée auparavant, n'en avait plus les moyens financiers et politiques, lorsqu'elle est devenue «protégée«. En 1959-60, seulement 1% de la population marocaine de plus de 14 ans a un niveau supérieur ou égal au certificat d'études, soit la fin de l'école primaire. 89% de la population sont totalement analphabètes. A la campagne, le taux d'analphabétisme est de 93% (77% dans les villes). La disparité entre les villes et les campagnes, qui marque encore fortement le Maroc d'aujourd'hui, était à cette époque colossale: non seulement, le niveau d'instruction était très bas en ville, mais il l'était trois fois plus dans la campagne.Et le commentateur de l'enquête écrit: «Le problème de la sous-instruction reste posé pour de nombreuses années, surtout à la campagne, ce qui ne sera pas sans conséquence sur les possibilités d'évolution économique et sociale rapide«.


Irritation sociale

Quatre ans après que Grandval ait rendu son tablier de Résident général, le Maroc indépendant commande la plus grande enquête de son histoire sur le niveau de vie. C'est l'enquête de 1959-60. Elle relève que seulement 26% des Marocains ont une activité. Autrement dit, une personne doit en nourrir trois autres, ce qui est une charge lourde pour un pays qui doit construire beaucoup, d'une part, et assurer d'autre part la relève de l'administration coloniale. Le tout avec très peu de gens (1%) ayant un niveau d'instruction au moins égal à la fin de l'école primaire.L'enquête montre aussi comment les rapports entre Marocains et Français se sont exacerbés, ainsi que le décrit Grandval dans son rapport de mission. Les villes les plus modernes sont celles qui ont été développées, voire créées, par la colonisation. Ce sont elles qui attirent le plus les Marocains instruits ou ceux qui ont le plus d'ambition. Or, c'est dans ces villes que le taux de chômage est le plus élevé. Dans l'ensemble des villes, la moyenne du taux de chômage est de 20% (un peu plus qu'aujourd'hui, mais pas de beaucoup, alors que durant le programme d'ajustement structurel, ce taux était tombé au-dessous de 15%). Mais dans les bourgs ruraux, comme dans les villes traditionnelles, dit l'enquête, les gens trouvent plus facilement à s'employer, même épisodiquement ou pour des petites rémunérations. Pourtant, ces jeunes adultes, qui tentaient leur chance dans les villes modernes, faisaient partie de l'élite marocaine: un sur quatre (25%) connaissait le français (contre 1,9% à la campagne) et ils voyaient que normalement, plus on connaissait le français, plus on devait appartenir à des familles aisées. Déception et amertume devaient donc être particulièrement fortes dans les villes modernes, surtout si, comme le décrit très bien Grandval, des habitudes de mépris s'étaient installées chez les «petits blancs«. Ces derniers ne voulaient surtout pas être rapprochés et encore moins, dépassés par des Marocains.


Une époque qui marque la nôtre

Gilbert Grandval est resté un an et deux mois Commissaire Résident général de la République française au Maroc. Nommé le 20 juin 1955, il arrive à la veille des fêtes du 14 Juillet: la «question du Trône« dure depuis l'exil de Mohammed V, en 1953, et le mécontentement marocain va grandissant: quand il arrive au Maroc, Grandval est accueilli par une manifestation où les Marocains crient sans hostilité encore «Vive Ben Youssef« et il interdit à la police de poursuivre ces manifestants, car il a déjà parfaitement compris que rien ne se réglera sans le retour de Mohammed V.Le 22 août de l'année suivante, après les graves incidents de Khénifra et Oued Zem, Grandval note: «Le Sultan que le gouvernement (français) d'août 1953 a fait déposer de son Trône, tient maintenant à sa merci celui d'août 1955«. Le Résident se démet lui-même de ses fonctions ce jour-là. Grandval tire la leçon politique de 14 mois de tergiversations et de double jeu: «Epuisant son énergie à résoudre ses contradictions internes, le gouvernement (de Paris) n'avait plus la force d'agir«. Quelques jours plus tard, Ben Youssef redevenu Mohammed V est à Paris, puis rentre triomphalement au Maroc. Le livre que Grandval écrit l'année suivante, «Ma mission au Maroc«, n'a pas eu énormément de succès. La page, les pages, avaient déjà été tournées: le Maroc était indépendant, la France, elle, n'allait pas tarder à sortir de la crise permanente qu'était la IVe République. Quelques exemplaires de ce livre ont été sauvés du pilon des libraires. Le texte, remarquable de précision, décrit minutieusement des événements, des hommes et des situations qui ont bouleversé leur époque, mais qui, 45 ans plus tard, marquent encore fortement la nôtre. L'Economiste offre à ses lecteurs, pour ce mois de Ramadan, de se replonger dans cette époque en accompagnant ce Résident et en tirant, avec lui, les leçons politiques que cette époque peut donner à la nôtre.

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