fermer
Accueil

L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

jeudi 23 octobre 2014,
En cours de chargement ...
Votre newsletter

L'histoire oubliée de Dar-Bouazza

   
. Bouazza: Riche commerçant ou impitoyable pirate?. Gabriel Veyre, le Sultan et la kasbah au cœur de son histoire. Après une période faste, elle sombre dans l’oubli
DAR-BOUAZZA est une région côtière à 30 km au sud de Casablanca, connue pour ses plages splendides et sa belle nature. Jusqu’au début des années 2000, à part les week-ends ensoleillés et l’été (où elle est assaillie par les estivants), elle n’intéressait pas outre mesure les visiteurs. Pourtant, elle cache une grande histoire qui a, curieusement, sombré dans l’oubli. Commençons par l’histoire du mystérieux «Bouazza», l’homme qui a prêté son nom à la région. Ce personnage fait l’objet de deux légendes totalement opposées. La première légende fait de «Bouazza Rigate», comme l’appellent les habitants de la région, un pur casablancais du côté des Hraoua, un richissime et puissant commerçant. À la base, il était simple employé chez un homme fortuné appelé «Lahcen». Les gens racontent que ce «Lahcen» n’est jamais revenu d’un voyage au Haj, et que c’était Bouazza qui avait repris ses affaires. Bouazza, homme habile et averti, devient alors le gestionnaire d’un commerce florissant avec les navires anglais qui échouaient sur les côtes de la région. «Il avait 40 chameaux qui transportaient du blé, de l’orge, de la laine, et bien d’autres marchandises qu’il vendait aux Anglais. De son côté, il leur achetait des armes», affirment les anciens habitants de Dar-Bouazza. Maçon de profession, il bâtit une grande kasbah, d’une superficie de 1 hectare, sur une colline, pour avoir un œil sur l’ensemble des 1.200 hectares qu’il possédait. Cette kasbah devient alors la maison de Bouazza (traduction littérale de Dar-Bouazza). Aujourd’hui encore, les gens parlent des secrets de cette kasbah, habitée actuellement par une famille de la région et classée patrimoine national. Selon certains, elle renferme des trésors cachés, des restes d’anciennes armes et bien d’autres secrets. D’après cette première légende, la kasbah de Bouazza aurait été offerte par la suite à un médecin français, qui aurait guéri la fille du sultan d’un cancer. La seconde légende, quant à elle, fait de Bouazza un impitoyable pirate ayant vécu dans la région au XI
Xe siècle. Il aurait bâti la kasbah, à la manière d’un fort sur une colline, spécialement pour surveiller ses terres et les côtes avoisinantes. Certains affirment qu’il organisait des guets-apens en vue d’attirer les navires étrangers et les piller. «Il allumait des feux tout au long des côtes pour aguicher les navires», disent-ils. De plus, les descendants de la première famille qui avait racheté la kasbah affirment qu’à l’époque de Bouazza il y avait beaucoup d’épaves sur les côtes. Ils disent aussi qu’il n’y avait aucune terre agricole parmi ses propriétés. «D’où viennent donc les denrées qu’il vendait», s’étonnent-ils.

L’époque Gabriel Veyre
On raconte par ailleurs que c’était un homme sanguinaire qui assassinait les gens de sang-froid. On aurait même retrouvé des ossements humains dans les silos de la kasbah après sa vente. L’homme avait aussi la réputation d’être tyrannique avec ses femmes, ses esclaves et ses employés. Au-delà du mythe, après la mort du fameux Bouazza, ses héritiers, lassés de cette région presque désertique, vendent la kasbah et l’ensemble de ses terres au sultan alaouite Moulay Abdelaziz, vers la fin des années 1890. Ce dernier y venait fréquemment pour chasser. En 1908, après que le Sultan ait abdiqué, la propriété de Bouazza fut reprise par Gabriel Veyre. Un homme qui, avec sa descendance, a sensiblement modifié le paysage économique et social de la région. Veyre, était l’un des premiers opérateurs des frères Lumière, inventeurs du cinématographe et précurseurs du 7e art. Il était aussi docteur en pharmacie. En 1901, il fut appelé par le sultan Moulay Abdelaziz, alors intrigué et fasciné par toutes les nouvelles inventions de l’époque, et plus spécialement par la photographie. Engagé par le jeune sultan pour une durée de 4 mois, en vue de lui enseigner l’art de la photographie, il passa auprès de lui près de 5 années. Au cours de cette période, leur relation dépassa le cadre professionnel. Veyre lui enseigna la photo et le cinéma. Il l’initia même aux «nouvelles technologies», tels le téléphone, l’automobile, la bicyclette, l’électricité, l’éclairage au gaz, etc. D’après Monique Mourez, arrière-petite-fille de Veyre, l’opérateur lumière importait pour le compte du sultan tout un tas d’objets et de produits de l’étranger, notamment des médicaments. Après sa déchéance, Moulay Abdelaziz voulut s’acquitter de ses dettes auprès de Veyre, et lui céda la propriété de Bouazza. Mourez affirme que sa famille conserve encore une reconnaissance de dette signée par le sultan. Elle conserve aussi un fabuleux héritage contenant des documents, des photos, des films et des objets ayant appartenu au sultan, et même des croquis faits de sa main.Veyre ne quitta jamais le Maroc, jusqu’à sa mort en 1936. La propriété de Dar-Bouazza lui a servi à des expériences d’élevage scientifique (autruches, moutons astrakan, zébus, chèvres angoras, etc.) et croisement d’animaux, à des cultures de plantes médicinales, des essais d’adaptations de plantes venant d’Europe, des réceptions pour les personnages célèbres de l’époque (le maréchal Lyautey par exemple) ainsi qu’à la chasse. L’ingénieur du sultan (comme on l’appelait à l’époque) y a même fait les tests d’adaptation des premiers motoculteurs Ford. D’après Mourez, Veyre fut précurseur dans de nombreux domaines. Il introduit la première automobile au royaume. D’ailleurs, il fut importateur exclusif de la marque Ford et fondateur de la société Auto-Hall. Il introduit aussi les premières industries (fabrique de glace, production d’eau distillée, minoterie, briqueterie, etc.), et la première station radio. Rien ne lui avait échappé. En 1910, il s’était même lancé dans des recherches sur l’hydroélectricité et avait organisé des expéditions scientifiques dans plusieurs fleuves du royaume. L’opérateur Lumière a été en outre le réalisateur de la première photo officielle du sultan et des premiers films clichés du pays. En 1905, il publie un livre reprenant ses mémoires de la période passée aux côtés du sultan. Celui-ci, intitulé «Dans l’intimité du Sultan», est considéré comme l’un des rares témoignages sur l’époque précédant le protectorat, ainsi que sur le train de vie de la cour royale marocaine au début du siècle dernier. Actuellement, Monique Mourez travaille activement à restaurer la mémoire de son arrière-grand-père au Maroc et à préserver l’histoire de Dar-Bouazza. Sa première initiative a été de rééditer le livre de Veyre, qui n’est plus disponible en sa version originale depuis plus d’un siècle. Il sera réédité à partir du mois d’octobre prochain par la maison d’édition Afrique-Orient.

L’époque florissante des Jacquier
Gabriel Veyre n’eut qu’une seule et unique fille, Berthe. Cette dernière épousa un Français, Maurice Jacquier, et eut 7 enfants. Après la mort de Veyre en 1936, c’est la famille des Jacquier qui reprit son héritage, dont la propriété de Dar-Bouazza. Les Jacquier s’évertuent alors à y développer l’agriculture. Ils réalisaient plusieurs cultures, dont la tomate, destinées à l’exportation. C’est à leur époque que se sont construites les toutes premières maisons de Dar-Bouazza. Ils faisaient vivre près de 85 familles. Les Jacquier se sont aussi intéressés à l’exploitation de carrières, qui ont servi, entre autres, à la construction de l’aéroport d’Anfa et des trottoirs de Casablanca. À l’époque il y avait un chemin de fer qui reliait Dar-Bouazza à Casablanca. La famille s’est par ailleurs livrée à plusieurs activités sociales, dont la création du premier dispensaire, la première école et le premier souk de Dar-Bouazza. Elle avait aussi préservé des liens privilégiés avec la famille royale. Par la suite, ce sont les enfants Jacquier, notamment Jacques et Thérèse, qui ont repris le flambeau. Ces derniers ont développé le tourisme à Dar-Bouazza. Jacques Jacquier, jeune homme intelligent et ambitieux, créa dans les années 40 le premier centre balnéaire de la région, le célèbre «Jacques Beach». Il comprenait des piscines, des bungalows, un restaurant, une boutique, une piste de danse, un centre sportif, des jeux et des promenades à cheval. Le centre faisait l’objet de l’intérêt des médias à l’époque et recevait chaque semaine près de 2.000 visiteurs (des Marocains, des Français, des Suisses, des Belges, etc.). C’était devenu l’un des endroits les plus huppés de la région casablancaise. Jacques ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin. Il pensait créer des hôtels, des restaurants, un sanatorium et bien d’autres projets à Dar-Bouazza. Il pensait même à un petit aéroport. De leur côté, les autres membres de la famille ont créé le premier hôtel (Hôtel La Baie) de la région et y ont introduit le premier téléphone.Après l’indépendance, les Jacquier, considérés en colons, ont compris que leurs biens seraient saisis. C’est ainsi qu’ils décident de morceler leurs terres en petits lopins et de les vendre en priorité à leurs employés. Les derniers membres des Jacquier quittèrent le Maroc après un incendie criminel, vers la fin des années 50. Berthe et Maurice Jacquier sont décédés près d’une année après leur départ du Maroc. «Ils sont morts de chagrin» selon leur petite fille. Jacques Jacquier quant à lui n’est revenu au Maroc qu’une fois, en 1999. Mais il n’a pas pu se rendre au Jacques Beach, de peur de revivre le déchirement avec tous ce qu’il avait bâti. Âgé de près de 81 ans, il vit actuellement aux Etats-Unis, où il a complètement changé de vie. Après un métier de détective privé, un poste dans la police et bien d’autres activités, il a fini en professeur de tennis. Après l’époque des Jacquier, Dar-Bouazza a sombré dans une longue léthargie. Les gens ont principalement vécu d’agriculture, de pêche artisanale et de quelques rares industries. Les projets développés par les Jacquier ont été voués à l’abandon. Jacques Beach est actuellement en état de ruine. Cela dit, ses vestiges rappellent encore sa beauté. Dar-Bouazza n’a repris du souffle qu’à partir des années 2000 où elle a connu un véritable engouement. Beaucoup d’investisseurs, notamment dans des projets touristiques, misent sur son décollage imminent.
Les déboires fonciers.

.

LES Jacquier avant leur départ avaient morcelé leurs terres agricoles en parcelles, allant de 1 à 40 ha. Ces terres ont été vendues, à prix modestes, aux employés de la famille. La plupart de ces employés se seraient acquittés de leur dû vis-à-vis des Jacquier, mais certains n’ont jamais payé. Les Jacquier ont donc effacé la dette de plusieurs d’entre eux, et offert des facilités aux autres. Cela dit, d’après la famille, certains acquéreurs de lots de plus de 30 et 40 ha ont tout bonnement refusé de payer. Pis encore, certains auraient falsifié des contrats de vente et auraient enregistré les terres auprès de la Conservation foncière. Ils auraient ainsi subtilisé des terres, qui auraient en principe dû faire l’objet d’un paiement aux Jacquier ou être restituées au domaine public. «Ils se sont enrichis sur notre dos, et même sur le dos de l’Etat. Actuellement ils s’apprêtent à revendre ces terres», disent-ils.L’affaire ne s’arrête pas là. Les acheteurs s’étant acquittés de leur dette ont peiné à légaliser l’acquisition des terres, qui aujourd’hui encore ne sont pas immatriculées. Selon les Jacquier, l’original d’un document (une procuration de vente pour un mandataire de la famille) qui permettrait la légalisation des ventes aurait mystérieusement disparu de la Conservation foncière…Ahlam NAZIH