Culture

«Les pessimistes crèvent rapidement»Entretien avec Abdelkader Retnani, PDG d'Eddif

Par L'Economiste | Edition N°:1235 Le 27/03/2002 | Partager

Président-directeur général de la maison d'édition Eddif, l'une des plus anciennes et premières à éditer en français au Maghreb, Abdelkader Retnani parle de cette passion qui le pousse depuis tant d'années à «faire le livre«. . L'Economiste: Selon votre expérience dans l'édition, quel genre d'ouvrage le Marocain aime lire? - Abdelkader Retnani: Tout ce qui constitue une critique et satire de la société marocaine. Les essais et les romans, qui dénoncent la réalité économique, politique et sociale du pays, se vendent généralement bien. . Depuis la création d'Eddif, vous en avez publié combien?- Près de 320 dont 300 d'auteurs marocains. Ces dernières années, la demande est très forte. Malheureusement, nous ne pouvons pas la satisfaire. Nous publions certes des écrivains connus mais essayons dans la mesure du possible de faire découvrir de nouvelles plumes au public. Ces jeunes auteurs représentent tout de même aujourd'hui près de 80% de nos publications. Mais, à défaut de moyens...Ce genre d'entreprise ne fait pas gagner de l'argent. Mais si je vendais, par exemple, tous mes stocks, j'encaisserais. Nous éditons près de 3.000 exemplaires et les ventes ne dépassent pas 1.000. Très peu de livres connaissent une deuxième parution. Comme ce fut le cas de Soumaya Naâmane Guessous avec «Au-delà de toute pudeur« qui a vendu plus de 40.000 exemplaires«. Ce livre a dépassé toutes les prévisions, c'est d'ailleurs l'un des best-sellers du marché.. Si ça ne vous rapporte rien comme vous le dites, pourquoi faites-vous ce métier?- Il est vrai qu'économiquement parlant, l'édition rapporte peu. Mais je suis passionné par le monde du livre. Et puis, j'ai espoir que les choses vont s'améliorer. Si vous êtes pessimiste dans cette profession, vous crevez rapidement.. Mais selon vous, quelles sont les difficultés qui entravent l'évolution de la profession?- Elles sont nombreuses. Primo, les Marocains sont près de 30 millions d'habitants et le pays ne possède pas plus de 15 librairies professionnelles. Le reste est constitué de points de vente qui commercialisent aussi bien les cigarettes, les journaux que les livres: un handicap pour la diffusion. Secundo, le problème des bibliothèques est crucial. Le livre le plus récent a plus de 10 ans. Il est tout de même possible d'acheter deux livres par mois, qui coûteraient à peu près 200 DH. Troisièmement, nous avons près de 1.650 communes. Chacune devrait envisager un budget de 5.000 DH par an pour acheter des livres. Une façon de promouvoir et de faire aimer le livre aux gens. La liste est longue concernant les tares alors que les solutions sont à mon avis simples. On a seulement tendance à croire que tout est impossible chez nous.. On a l'impression qu'il y a de la mauvaise foi de la part des responsables tandis que les solutions, comme vous dites, seraient faciles?- En général, les responsables n'ont pas compris l'importance du livre. Les députés promettent des merveilles, mais ne font rien pour la lecture. Ils ne la considèrent pas comme une priorité. Cependant, le problème doit être résolu à la base c'est-à-dire par les pouvoirs publics, par les élus dans les communes... Il faut créer et réfléchir. Il y a une mentalité qui n'a pas évolué dans notre système politique et économique depuis les années 40. Un dialogue qui reste démagogique et qui n'est pas du tout efficace.. Quel est l'apport des médias, ces dernières années, quant à la promotion du livre?- Il est fondamental que la médiatisation se fasse à travers la télévision, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Mais la presse écrite a joué un rôle important dans ce sens. Grâce à celle-ci, notre chiffre d'affaires augmente de 20%. Et encore faut-il que le Marocain lise!. Que faut-il alors pour inciter les gens à lire car selon certains, c'est aussi la qualité et la cherté des livres qui désistent le lecteur. D'autres se plaignent que les éditeurs ne pensent qu'à publier en français?- C'est faux! Suite à des enquêtes concernant le lectorat au Maroc, nous pouvons dire que 60% sont arabophones et 40% francophones. En arabe, on lit plus car le livre est moins cher. En moyenne, il coûte 65 DH alors qu'en France il se vend à 240 DH. Quant à la qualité de nos livres, elle est internationale. Beaucoup de maisons d'édition exportent leurs ouvrages à l'étranger. Il faut surtout dire que le Marocain est pudique. Il n'ose pas entrer dans une librairie. Alors qu'en France ou en Moyen-Orient, il peut entrer et passer des heures à errer et à lire sans rien acheter. Ici personne ne l'empêche, mais tout est lié à ce tabou qu'est la lecture. C'est plutôt simple, il faut aimer le livre. . Quels sont les livres que vous ne publierez pas?- Au cours de ma carrière, j'en ai censuré deux, que j'ai considéré trop forts sexuellement pour le Maroc.Propos recueillis par Latifa BENALI

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