Economie

L’Oriental Express, le désert à portée de rails
DNES à l’Oriental, Faiçal FAQUIHI

Par L'Economiste | Edition N°:2885 Le 21/10/2008 | Partager

. La ligne Oujda à Bouârfa, dans le far est marocain. Une traversée du Maroc minier sur plus de 300 km . Tendrara, gare abandonnée et ancien camp de déportationSon lien avec L’Oriental Express, le train du désert, a des racines. «Quand un copain me laissait pour un rendez-vous galant, moi je partais à la gare», confie avec dérision Edouard Kunz. D’origine suisse, ce mordu du rail que l’on surnomme Edy vit au Maroc depuis 15 ans. En fait, «la piqûre marocaine», comme il la qualifie, lui a été administrée par un guide de voyage! En 1979, Edy débarque, en plein printemps, à l’aéroport Mohammed V de Casablanca. Coup de foudre. «J’avais à l’époque 32 ans lorsque j’ai décidé de me lancer dans les affaires... au Maroc». Le rêve n’aboutit qu’une quinzaine d’années plus tard. Edy, mécanicien de précision (montre, horloge...), ouvre une agence de voyages à Marrakech. Il fonce même si au début «l’ambassade suisse s’était montrée peu enthousiaste à la viabilité du projet». Edy a investi, depuis le temps, cinq millions d’euros... L’Oriental Express qui relie Oujda à Bouârfa sur plus de 300 km est l’un de ses bébés. L’idée a émergé en 2002, le projet ne s’est concrétisé que trois ans plus tard. «Le train du désert est d’abord un produit touristique de niche. Une sorte d’excursion ferroviaire où l’on s’arrête, par exemple, pour contempler l’église de Aïn Beni Mathar», commente Hicham Saber, chef de projet au Centre régional d’investissement d’Oujda (CRI). Natif d’Oujda, ce quinquagénaire au gabarit de rugbyman fait partie des personnes qui ont parrainé la naissance du train du désert. C’est d’ailleurs dans un courrier du CRI, datant de juillet 2006, que l’on découvre pour la première fois L’Oriental Express. De 2005 à nos jours, cette ligne a comptabilisé une douzaine de voyages. Le train du désert est unique en son genre: «Au Maroc, c’est le seul trajet qui a une vocation purement touristique», précise Saber.

Première escale
C’est donc à 8 h 30 mn qu’une trentaine de touristes allemands et suisses se donnent rendez-vous à la gare d’Oujda. Armés de leurs appareils photos, les passagers de L’Oriental Express sont aux anges. Ce ne sont pas là des touristes lambda, mais bel et bien de fins amateurs des rails. L’un d’eux, grand, mince et aux cheveux dégarnis, arbore fièrement son t-shirt rouge à la gloire des chemins de fer suisses. Et pas seulement. L’une des aiguilles de sa montre est ornée à son extrémité par une vieille locomotive noire du 19e siècle. Allemands, Anglais ou encore Suisses ont une longue histoire ferroviaire. Ces derniers en ont fait carrément une manne touristique. Le site des chemins de fer helvétique propose entre autres de «découvrir à la fois les 125 ans d’histoire ferroviaire et le canton d’Uri». En se lançant à l’assaut du tunnel de Gottard, les randonneurs s’incrustent dans la peau des ouvriers-cheminots ayant percé les montagnes des Alpes. Des atouts précieux qu’offre aussi L’Oriental Express à ses aficionados étrangers et marocains.Un passage incontournable. La première escale se fait à Beni Oukil. Pour y arriver, il faut compter une vingtaine de minutes. D’emblée le décor est planté. Un édifice, d’une couleur blafarde et à l’architecture mauresque, se tient obstinément au milieu de la gare. Le temps n’a pas ramolli la pierre: des arcades, un vieux banc, des portes en bois et des oliviers dans les alentours. L’on n’est pas encore dans le far est marocain. A l’intérieur, de vieilles affiches jaunies sont collées sur les placards. Un silence religieux, surtout, marque les lieux. Le Maroc d’antan s’ouvre timidement. C’est dans la gare de Beni Oukil que le chef de train et le mécanicien -conducteur- s’arrêtent pour obtenir une autorisation spéciale de circulation. Cette ligne ferroviaire fait partie de ce que l’on appelle dans le jargon des cheminots, «les trains spéciaux non permanents». C’est «une procédure exceptionnelle, en vigueur uniquement sur le trajet Oujda-Bouârfa». La ligne est dédiée au fret avant tout, soit 1.600 tonnes par convoi. «Trois fois par semaine, mardi, jeudi et samedi, l’on transporte de Bouârfa la barytine, le zinc, le plomb, le cuivre...», selon Noureddine Rafâi, encadrant à l’ONCF. Son rôle consiste à superviser et à former le personnel conducteur. Installé entre le mécanicien et le chef de train, il donne, de temps à autre, quelques instructions, notamment de sécurité. Sur la voie, la vitesse est limitée à 50 km pour plusieurs raisons: sécurité, ensablement, vieux rails... A chaque passage à niveau, Abdelkader Youssfi, chef du train, tire le sifflet. Il tient également un journal où il mentionne l’heure de départ, les arrêts, les éventuels incidents techniques... La vocation touristique de ce trajet ferroviaire est plus que périphérique. Pour le transport de passagers, il n’y a pas un flux important entre Oujda et Bouârfa. Entre les deux villes, on doit se déplacer soit par grand taxi ou autocar. Pour amortir financièrement le trajet, le train doit avoir 25 passagers au minimum et 35 au maximum. Car à Bouârfa, l’hôtel 4 étoiles, «Climat du Maroc», unique établissement classé de la ville, ne dispose que de 34 lits. Si l’ONCF et le promoteur s’engagent définitivement sur ce circuit touristique (trajet ferroviaire), l’on va construire un hôtel et un musée à Tendrara. L’une des escales phares de L’Oriental Express. Et dont L’Economiste a d’ailleurs consulté les plans.
Tendrara
La chenille métallique trace son chemin. Il est 10 h 05 mn. C’est à Guenfouda que l’on aperçoit la voie du charbon. Elle mène vers Jerada. Située à une soixantaine de kilomètres au sud d’Oujda, la ville a marqué l’épopée du Maroc minier. C’était en 1961. Ils sont loin les temps où le roi Hassan II descendait pour explorer les mines de Jerada. Depuis, la ville, qui compte plus de 60.000 habitants, a sombré dans l’oubli. Plus de charbon. Plus de travail. Pourtant, «ce sont les mains noires qui font le pain blanc», comme disent les mineurs. A Oued El Heimer, 3e étape du voyage, la saga minière se poursuit. Une usine de plomb. Exploitée par «Zellija», elle serait, selon le personnel de l’ONCF, classée «première productrice en Afrique». De loin surgit une cheminée rayée, en rouge et blanc. «Lors de mon premier voyage, en 2005, il n’y avait que des ruines. Là où il y a la fumée, il y a la vie!», affirme le promoteur suisse. Des «gueules noires» scrutent le convoi: quelques mineurs, s’abritant sous des arbustes, prennent leur pause. Ils nous font signe de la main. Ahmed Ouled Eddarzi, germanophone et guide attitré du voyage, en fait de même. Il fait partie des pionniers de ce circuit ferroviaire. Son parcours est atypique. Après de brèves études en aéronautique à Munich, il rentre au bercail pour se lancer en 1999 dans le tourisme. Il parle de «sinistrose sociale» lorsqu’il évoque, en aparté, Jerada et Guenfouda. Mais sa mémoire n’est pas si courte. «C’est en 1932 que la ligne Oujda-Bouâarfa a été mise en service. Les Français sont à l’origine de la construction de la voie ferrée», poursuit-il. Il a fallu deux ans de travaux (1928-1930). La France avait un projet: Mer-Niger. Ce nom est toujours porté par un quartier à Bechar, en Algérie. Ce dernier devait relier la côte méditerranéenne de l’Oriental aux pays subsahariens (Mali, Tchad...). On parlait à l’époque de Soudan, «la ligne servait à transporter les soldats, vers Béchar et Kndasa, et les minerais. C’est d’ailleurs à Kndasa que la voie s’arrête», raconte notre guide. Le dessein des colons a été abandonné à cause de la 2e Guerre mondiale. Par la suite, les aspirations d’indépendances des pays colonisés ont fini par enterrer une fois pour toutes le projet. Les pays africains qui ont combattu, aux côtés de la France, les Allemands, ont réclamé leur bonus: l’indépendance. Tendrara est certainement l’étape phare de L’Oriental Express. Avant même que le train ne s’arrête dans cette gare abandonnée, le paysage désertique de l’est du Maroc défile à perte de vue. Chaque lieu a ses démons. Tendrara, à 1.480 m d’altitude, a servi de camp de déportation pour les juifs français. De 1940 à 1944, le maréchal Pétain était à la tête du gouvernement. Sa sympathie avec le régime nazi n’est un secret pour personne. Au-delà de l’histoire, Ahmed Ouled Eddarzi, de petite taille et rondelet, étonne par ses réflexions d’homme de terrain: «Il y a un problème d’accessibilité de l’information pour les guides». Même s’il se rabat sur les guides de voyage, les lacunes persistent. Un cas classique: le nombre des barrages, le type de faune que recèle une région. «Je collecte moi-même l’info. Le travail est colossal», précise notre guide. Mais pour le moment, c’est le désert qui prend le dessus. Les ouvriers que l’ONCF a engagés pour l’occasion descendent pour désensabler la voie. Eternelle confrontation entre le progrès et la nature. Tant pis si le train prend 1 h 30mn de retard. Comme quoi, une réputation ça s’entretient même en plein désert! Des tentes de nomades apparaissent au loin. La commune rurale de Tendrara a également ses nomades. «L’on recense 12.000 habitants et parmi eux seulement 7.600 vivent au centre. Le reste sont soit des agriculteurs ou des nomades», explique Mohammed Mrouna, président de la commune. Ceux de L’Oriental ont une particularité. Pas de chameau pour se déplacer mais des chevaux. Ils survivent principalement grâce à une activité pastorale. La viande des ovins de Beni Guil, une des grandes tribus «arabes» de la région, est connue pour son goût parfumé. La flore compte beaucoup de plantes aromatiques, notamment le thym. Ce qui amène Cop Raoul, ressortissant suisse, ce n’est pas la viande, mais plutôt les souvenirs. Il a passé trois ans (1964-1967) dans un village montagnard de Khmiset, près de Tlemcen en Algérie. L’Oriental lui rappelle sa jeunesse d’instituteur: «C’est là-bas que je suis devenu un homme», confie-t-il. En 1964, il fait le voyage Figuig-Colomb Béchar. «Les choses n’ont pas vraiment changé», poursuit-il. Tout en regrettant de ne pas pouvoir visiter l’Algérie, le passager suisse formule quelques avis politiques: Union du Maghreb, colonisations, frontières... «Rabat et Alger doivent être pragmatiques», lance-t-il. L’Oriental Express poursuit sa voie. Sauf qu’il n’arrivera pas à Bouârfa. On a pris trop de retard... à cause de l’ensablement. Mais comme dirait Edy, «là où il y a une volonté, il y a un chemin».
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