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Interview du Pr Soumaya Naâmane Guessous, sociologue marocaine : La virginité joue un rôle capital

Par L'Economiste | Edition N°:145 Le 15/09/1994 | Partager

Au Maroc, les notions de plaisir et de virilité changent selon que les couples sont mariés ou pas, et selon qu'ils vivent en ville ou à la campagne et subissent ou non le poids de la tradition. Si la sexualité des femmes dans les pays d'Islam fait partie des tabous, la spécialiste Soumaya Naâmane Guessous lève le voile et joue la franchise.

Question: La femme marocaine est-elle libre de ses moeurs?

Naâmane Guessous: La femme marocaine n'est pas "libre", il y a le poids des traditions. Mais celui-ci est ressenti différemment en fonction de l'âge, de la résidence ou de la situation sociale. Le samedi soir, sur la Corniche à Casablanca, au vu des filles qui font "libre commerce" de leur corps. en pourrait en déduire que la femme marocaine est libre. Mais la situation est totalement différente au fin fond dl, bled. On constate d'ailleurs qu'il y a un retour vers les traditions depuis quelques années.

Alors libre ou pas, on ne peut pas répondre par un oui ou par un non.

- L'orgasme est réputé très important en France, et au Maroc?

Est-ce que l'orgasme est important en France ou est-ce un cliché'?

Je pose la question parce qu'il y a chiffres qui disent qu'en France les femmes ne sont pas satisfaites pour la majorité. La différence c'est .qu'en France, on a fait comprendre à la femme qu'elle a un corps qui fonctionne ne comme celui de l'homme, et qu'elle a droit au plaisir. Au Maroc, la femme reste prisonnière du discours traditionnel qui veut que seul l'homme a droit au plaisir et que la femme ne peut que satisfaire son partenaire. Les mes continuent à y croire fermement, surtout celles qui sont illettrées, ou qui n'ont pu accéder à d'autres modèles.

Mais au fin fond d'elles-mêmes elles savent qu'elles sont lésées, elles ne ''avouent pas parce qu"'une femme qui recherche le plaisir est une femme vicieuse". Ce cadre étant posé, il faut quand même signaler que chez les femmes plus jeunes il y a une certaine ouverture et que la notion d'orgasme, chez ce groupe, tend à prendre de l'importance. Une différence fondamentale existe d'ailleurs entre les rapports prémaritaux et le rapport "légal" dans le cadre du mariage. Dans le cadre des premiers, la femme étant dans l"'illégalité" ne subit plus la pression sociale et devient plus exigeante dans sa recherche du plaisir.

Le poids de l'éducation est énorme : d'un coté, à la jeune fille on apprend à réprimer ses instincts et à ne pas montrer sa soif sexuelle de l'autre, on exalte la virilité de l'homme. Dès le départ, les rapports sont faussés, créant un mur entre les deux partenaires qui interdit toute communication. Si je me réfère à mes enquêtes, les couples qui se sont formés et qui ont eu des relations sexuelles avant le mariage ont des rapports plus francs.

- Quelle importance la virginité a-t-elle dans notre civilisation?

- La virginité joue un rôle capital. Selon une récente enquête, 80% des sondées répondent que la virginité est très importante. Les 20% restantes, en général, ne se prononcent pas. Il n'y a pas eu d'avancée dans ce domaine, malgré la généralisation de la contraception.

Il n'y a pas de contre-valeur qui se développe, parce que l'homme continue à y attacher une grande importance. Sauf dans le cas de jeunes occidentalisés qui ont une image différente de la femme. Même parmi ces jeunes, après le mariage, certains font le reproche à leur épouse de n'avoir pas été "assez futée" pour sauvegarder sa virginité, à l'occasion d'une scène de ménage par exemple.

La femme qui perd sa virginité devient une femme "disponible". Le plus grave c'est que les jeunes filles intériorisent cela, et une fille qui a perdu sa virginité considère qu'elle n'a plus rien "à préserver" . A partir de là, la glissade vers la prostitution est facile. C'est ce qui fait que, dans le discours ambiant, l'hymen apparaît comme le rempart entre la jeune fille et la prostitution. Ceci est une hypocrisie, puisque les jeunes garçons savent que les filles peuvent avoir des rapports sexuels en restant vierges, puisqu'ils ont eu eux-mêmes ce genre de rapports.

Les mutilations n'existent pas

Il y a un aspect religieux dans cette "sacralisation" de la virginité, puisque le Coran promet aux fidèles des "houris" éternellement vierges. La nuit de noces, quant à elle, recouvre une notion de sacrifice, survivance du paganisme, (le rituel, le sang...). La pression s'exerce d'ailleurs sur les deux partenaires: la jeune fille "offre sa virginité en signe de bonne éducation, le mari sa virilité. Il n'est pas rare que sous la pression le jeune mari flanche. Dans quelques villages, il y a un homme chargé de la corvée dans ces cas-là et qu'on nomme "frigaâ" (littéralement "l'exploseur").

- Comment réagit un spécialiste face aux pratiques de mutilation?

- Ces pratiques, heureusement, n'existent pas au Maroc. Elles sont très répandues en Afrique Noire, au Soudan, en Egypte etc... Comment peut-on réagir ? Moi je trouve que c ' est inhumain, c ' est cruel . On a trouvé des arguments en faveur de la circoncision. Mais il n'y en a aucun en faveur de l'excision.

L'objectif est de "tuer" toute sexualité chez la femme, éviter la découverte du corps par la jeune fille. Ces pratiques barbares font des femmes concernées des corps amputés d'une de leurs fonctions. En outre, il y a les côtes psychologique. hygiénique et sanitaire.

- Les Marocaines ont-elles modifié leur comportement sexuel depuis 20 ans?

- Il y a eu des changements importants. La fille a accédé à l'école ou au travail salarié. Elle s'est donc soustraite à la pression familiale continue. Elle est donc plus en harmonie avec son corps. L'aspect négatif, c'est que certains groupes essaient de s'imposer uniquement avec leur corps. C'est peut-être regrettable, mais je crois que c'est un passage obligé dans toute société. On constate d'ailleurs que, dans les années 70, l'élite féminine héritant de mai 68. du mouvement féministe etc... tentait de "s'arracher" par "leur esprit". Ce qui n'est pas le cas actuellement. Mais il est difficile de généraliser. Si le marché du sexe est florissant dans les villes, la situation dans les campagnes est tout autre. Ce qu'on peut affirmer, c'est que la jeune fille scolarisée a plus de respect pour elle même et qu'elle "résiste" mieux à la pression des traditions. La mixité ayant toujours cours au Maroc, elle valorise son corps par le biais des relations amicales, affectives ou sexuelles qu'elle peut avoir avec les jeunes garçons.

La majorité des citoyens étant jeunes, ceci ne peut qu'induire une évolution sociale dans le domaine. Les jeunes ont de plus en plus de vie sexuelle, mais le poids des traditions demeure.

- Les femmes prennent-elles plus d'initiative qu'avant dans le jeu sexuel?

- Là aussi il y a une évolution chez les plus jeunes.

Traditionnellement, le couple n est pas formé de deux individus, ,mais de deux familles. Les partenaires réagissent en fonction de ce que la famille 4 leur a transmis.

Ce qui est amusant, c'est que les tabous concernant les jeux sexuels ne proviennent pas de l'lslam. Au contraire, celui-ci les encourage; seule la sodomie est interdite.

Mais la tradition est très forte.; Chez la femme mariée, seule la position du missionnaire est considérée comme "normale".

Chez les hommes, pratiquer les jeux érotiques avec leur épouse serait lui manquer de respect. Par contre, en dehors du mariage, l'homme peut être friand de ces pratiques.

En résumé. avec les "illégitimes", l'homme se montre exigeant, mais pas avec l'épouse.

- Quel est l'âge moyen des rapports sexuels dans votre aire géographique?

Là aussi il y a une grande incohérence. Le garçon est appelé à avoir une vie sexuelle très tôt. La fille par contre, selon les traditions, n'y a pas droit.

A la formation du couple, qui se fait de plus en plus tard pour des raisons économiques. sociales, etc. . .. on a un conjoint expérimenté face à un autre qui a dû réprimer ses désirs. La communication n'en est que plus difficile.

- Que sait-on de la vie sexuelle des femmes âgées?

- Ma dernière enquête porte sur la ménopause. On constate, et c'est triste, que les femmes à 40 ans s'estiment "finies" sur ce plan-là. Elles considèrent qu'elles n'ont plus droit à une vie sexuelle, parce que les enfants ont j grandi, parce qu'elles font la prière, ou tout simplement parce qu'elles ont vieilli.

Les femmes font un grand lien entre la procréation et la sexualité. Dès que leur "fertilité" s'arrête, elles considèrent qu'elles n'ont plus droit au sexe sauf pour faire plaisir au mari.

- Le sida a-t-il changé le comportement sexuel féminin?

- Il y a une certaine peur, mais l'information manque. Il faut une grande mobilisation contre ce fléau.

Propos recueillis par Jamal BERRAOUI (L'Economiste)

Chez les hommes, pratiquer les jeux érotiques avec leur épouse serait lui manquer de respect. Par contre, en dehors du mariage, l'homme peut être friand de ces pratiques.

Que préfèrent les hommes chez la femme?

Lors de l'une de mes enquêtes. le questionnaire comportait deux questions; ce que les hommes préfèrent chez la femme et chez l'épouse. A la première question, les réponses sont "lyriques": il faut qu'elle ait de beaux cheveux. de grands yeux avec de grands cils, un cou de gazelle, des rondeurs etc... Quant à l'épouse, c'est la grille traditionnelle qui ressort: fille de bonne famille, bonne maîtresse de maison etc... Aucune référence physique n'est faite dans ce cadre. Mais l'on remarque une certaine évolution chez les jeunes. Dans les campagnes, ils veulent une épouse qui sait lire et écrire, mais "pas comme celles de la ville". Il y a une certaine peur qui se dégage des femmes "désobéissantes". En ville, les contingences économiques font que les jeunes préfèrent la femme active. En sus, plusieurs réponses affirmaient que l'épouse devait avoir une tête bien faite pour faire honneur en société". C'est là une évolution considérable.

Soumaya Naâmane Gusessous

Le "best-seller" marocain Soumaya Naâmane Guessous est docteur en sociologie de l'Université Paris VIII. Enseignante à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Ben M'Sick à Casablanca, elle est célèbre par ses travaux, en particulier son ouvrage publié sous le titre "Au-delà de toute pudeur", une enquête sur la sexualité féminine. Le livre a enregistré un franc succès: en sept ans, il est à sa dixième édition avec 40.000 exemplaires vendus, ce qui est le record absolu sur le marché marocain.

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