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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

samedi 02 août 2014,
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Interview de M Mohammed Allal Sinaceur; ministre des Affaires Culturelles : M Sinaceur : "Nous manquons de créateurs"

   

Un écrivain, la création ne se "fabriquent" pas, ne se financent pas. Mais on peut favoriser leur émergence par un milieu éducatif de qualité. Sinon nous continuerons à n'avoir que des techniciens de la littérature. Or nous avons besoin de grands esprits.

L'Economiste: Quel est l'état de la production marocaine du livre culturel de création?

M. Allal Sinaceur: La grande difficulté de ce type de livre est constituée par la rareté des auteurs, le nombre limité des lecteurs et l'exiguïté du marché. Le livre n'est pas un produit de consommation courante. C'est un produit de consommation bien particulier qui s'adresse à un consommateur spécial, c'est-à-dire un consommateur actif et formé pour lire. A l'origine du problème du livre se trouve un problème de formation, plus précisément un problème de qualité de celle-ci. C'est la qualité de l'enseignement de la langue qui permet de "fabriquer" des lecteurs actifs, exigeants, qui ont du goût et un jugement, parmi lesquels certains sont déjà des auteurs potentiels, des créateurs. Or, nos auteurs actuels sont très rarement des créateurs. Ils sont pour la grande majorité plutôt des universitaires qui écrivent sur des sujets de recherche spécifique. Il est vrai que certains de nos historiens, en effectuant un travail de recherche, on fait oeuvre de grande qualité intellectuelle, précisément par les qualités de maîtrise, d'analyse et d'écriture, qualités communément recherchées par le livre de culture, et sont parvenus à une certaine forme de création (ce niveau demeure rarement atteint). Le chercheur est obligé de "galvaniser" son imagination par la recherche, il ne l'exploite pas à l'état pur. La littérature universitaire n'est pas exactement une littérature de création. Celle-ci se situe véritablement dans le domaine de la fiction, de l'imagination, de la création linguistique. C'est-à-dire que notre pays ne compte pas beaucoup de poètes, ni assez de romanciers, pratiquement pas d'écrivains de nouvelles, très peu de journalistes qui ont un style, qui induisent un effet littéraire sur leurs lecteurs.

- Quels sont les moyens de promouvoir la lecture? L'ODEP offre des bons à son personnel qui permettent d'acquérir des livres.

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- En effet, la lecture active se situe bien au-delà de l'alphabétisation. Elle consiste en la découverte de textes littéraires, en l'apprentissage de la lecture analytique, intelligente, exigeante, critique. L'ODEP donnerait de meilleurs bons de lecture, s'il organisait, au-delà de 18 h, des discussions sur des oeuvres littéraires, animées par des invités connaisseurs. Ce serait là une véritable initiation. Si vous donnez à quelqu'un les moyens de s'acheter quelque chose qu'il ne pourra apprécier que de manière artificielle, il fera l'effort de se la procurer la première fois mais pas une deuxième. Ce qui est important, c'est de susciter, de créer chez le lecteur potentiel le plaisir de lire. Dès que celui-ci est déclenché chez un individu, il ne pourra plus se passer de lecture; comme un mélomane ne pourrait se priver d'aller à un concert.

- Mais le prix du livre et élevé par rapport au pouvoir d'achat du lecteur potentiel comme l'étudiant.

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- Notre monde est tellement imbibé de culture que la question de 'accessibilité à la littérature n'est pas si problématique qu'on veut le croire. Du reste les plus belles oeuvres existent en livre de poche.

- Le livre de poche coûte entre 60 et 80 DH, ce qui est cher pour la bourse d'un étudiant.
- C'est le prix de 3 ou 4 paquets de cigarettes.

- Nous vivons une époque où la création nécessite peut-être plus de moyens financiers que par le passé pour pouvoir s'exprimer. Qu'est-il fait pour encourager les jeunes écrivains, les jeunes poètes?
- Ce n'est pas l'argent qui crée les auteurs mais la volonté d'écrire. Tout ce que nous pouvons faire, c'est créer, à travers la formation, un milieu favorable à la naissance des auteurs, mais on ne fabrique pas d'auteurs. On peut apprendre à préparer une thèse, mais l'écriture de création est transcendante. Parce que les normes mêmes de la composition sont inventées par celui qui compose. Et pour atteindre ce stade, il lui faut maîtriser l'art d'écrire. Pour pouvoir écrire un "Don Quichotte" ou un "Madame Bovary", que sais-je.

.Lorsque je parle de transcendance, c'est aussi dans un sens externe à la formation et au cumul du savoir. Le don de l'écriture surprend en général le futur auteur dès l'âge de l'adolescence. Cela commence tôt. Et même que l'écriture universitaire pourrait parfois gâter la littérature. Notre meilleur écrivain francophone de toute l'Afrique du Nord, Mohammed Khaïreddine, est un homme sans bac. Pour écrire, on a besoin de savoir écrire, de son imagination et d'un stylo. Si nous n'offrons pas une éducation sérieuse, ouverte, formatrice, nous n'aurons, à l'exception de quelques génies qui pourront s'échapper de la masse, que des techniciens de la littérature, ou de tel ou tel savoir. Or nous avons plus besoin de grands esprits, de grandes imaginations.

Propos recueillis par Bouchra LAHBABI