Culture

Driss Chraïbi, le rebelle de la littérature marocaine

Par L'Economiste | Edition N°:2498 Le 04/04/2007 | Partager

. Avec «Le passé simple», il est entré dans la littérature avec fracas. Il a écrit une trentaine d’ouvrages, sans jamais se départir de sa pleine liberté de tonLE père de la littérature moderne marocaine, Driss Chraïbi, est décédé d’un arrêt cardiaque dimanche dernier dans un hôpital de la Drôme (sud-est de la France) à l’âge de 81 ans. Il sera inhumé vendredi prochain au cimetière des Chouhada à Casablanca, près de son père. «Il est mort paisiblement entouré de toute sa famille. C’est la meilleure fin qu’on puisse souhaiter pour lui», a déclaré son épouse d’origine écossaise Sheena McCalliion. Né à El Jadida d’un père négociant de thé, il entre à l’école coranique et effectue ensuite ses études secondaires au lycée Lyautey à Casablanca. A l’âge de 19 ans, il s’installe en France et devient ingénieur chimiste. Mais sa véritable passion, c’est l’écriture et il entre dans la littérature avec fracas!A l’âge de 28 ans, en 1954, il publie un premier roman, «Le passé simple», qui fera l’effet d’une véritable bombe et qui fera entrer la littérature marocaine dans la modernité. L’ouvrage raconte l’histoire d’un jeune marocain élevé à l’école française qui s’oppose violemment à son père féodal et tyrannique. Après avoir été banni de la maison familiale, il erre dans les rues. A son retour chez lui, il découvre que sa mère s’est suicidée en son absence. Il part alors en France poursuivre ses études. Dans ce livre culte de la littérature marocaine, l’auteur ose critiquer la société marocaine traditionnelle et le poids de la religion, au moment où les Marocains luttent pour l’indépendance du pays. Il critique aussi la condition des femmes, évoque les conflits de civilisation, les problèmes identitaires de l’individu formé par deux cultures… Autant de sujets qui restent encore d’actualité aujourd’hui.L’ouvrage suscite une grande controverse et Driss Chraïbi est vivement critiqué par les intellectuels et les nationalistes de l’époque, qui l’accusent de s’en prendre à la société marocaine traditionnelle juste au moment où, au nom de cette identité nationale, arabe et musulmane, ils veulent expulser la France du Maroc. Le livre est alors interdit par les militants et le restera jusqu’en 1977. Il lui est même reproché de «faire le jeu du colonisateur». La critique française en revanche, découvre un «auteur talentueux et original, dont la plume est à la fois incisive et émouvante, et qui fait preuve d’un sens de l’observation remarquable». En réalité, Le Passé simple, à bien le lire, est antimanichéen (contre le dualisme Bien/Mal) et refuse les autres schémas préétablis. Le patriarche tyrannique lui-même, si critiqué dans le roman, retrouve au cinquième chapitre les caractéristiques d’un père aimant et aimé, avec ses qualités et ses défauts. L’accueil critique du livre a donc été un peu hâtif. Rebelle à tout, Driss Chraïbi poursuit son travail d’écrivain, sans concession et sans états d’âme. Vilipendé au début, «Le passé simple» a été ensuite commenté par des générations de lecteurs. Dix ans après sa parution, il est réhabilité aux yeux de l’intelligentsia. Il est aujourd’hui enseigné dans les universités, en tant que grand classique de la littérature marocaine du XXe siècle. De nombreuses thèses de doctorat lui ont été consacrées. Car rappelons que Driss Chraïbi a quand même été parmi les premiers écrivains maghrébins à s’être penchés sur l’oppression faite aux femmes et aux enfants dans une société musulmane et patriarcale. Après divers métiers, Driss Chraïbi rejoint l’une des radios publiques de l’Hexagone, France-Culture, où il restera pendant trente ans. En parallèle, il poursuit une brillante carrière d’écrivain. Rétif à toute autorité, il écrit alors au rythme d’un roman environ tous les deux ans, jusqu’au milieu des années 1960, où son activité dans l’audiovisuel l’oblige à ralentir sa production. En tout, il publiera une trentaine de livres, dont plusieurs seront des succès critiques et commerciaux. Citons, «Civilisation, Ma mère», paru en 1972, où il détaille l’éveil à la conscience politique d’une femme marocaine vivant à la campagne. Dans «Une enquête au pays», il décrit la résistance de villageois du Haut-Atlas face aux représentants de l’administration dans les années 1960. La «Mère du printemps» et «La naissance à l’aube» narrent la conquête du Maroc par des armées arabes à la fin du VIIe siècle. «Lu, Vu, Entendu» (1998) est une évocation du Maroc des années 1926 à 1947, à travers les yeux d’un adolescent, et «Le monde à côté» (2001), une autobiographie. Peu à peu, l’enfant terrible de la littérature marocaine se fait moins féroce, mais plus ironique sur les travers de la société. Il écrit des romans historiques qui le rapprochent du Maroc, mais garde son humour féroce pour une série de romans policiers dont le personnage central est l’inspecteur Ali. Si avec l’âge, Driss Chraïbi a perdu de sa rage, il a conservé sa pleine liberté de ton. Et c’est pour cela qu’il est tant apprécié et que sa renommé dépasse les frontières du Maroc.


Nombreux prix littéraires

DRISS Chraïbi a reçu de nombreux prix littéraires, dont celui de l’Afrique méditerranéenne pour l’ensemble de son œuvre en 1973, le Prix de l’amitié franco-arabe en 1981, le prix Mondello pour la traduction de «Naissance à l’Aube» en Italie. Ses livres ont été traduits dans plusieurs langues (anglais, arabe, italien, allemand et russe). Driss Chraïbi s’est marié trois fois. De sa première épouse, il a eu 5 enfants. Mais c’est avec sa troisième épouse, l’Ecossaise Sheena, qu’il a passé les trente dernières années de sa vie.Nadia BELKHAYAT

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