Politique

Comment Poujade inventa le Poujadisme

Par L'Economiste | Edition N°:1590 Le 29/08/2003 | Partager

. Une France qui ressemble au Maroc d'aujourd'hui. Poujade: Ni programme ni vision, juste des formules et une forte personnalitéIl est l'auteur de formules qui sont restées actives dans le monde politique français et un peu partout ailleurs: «défenseur des petits contre les gros«, que Jean-Pierre Raffarin a adapté tout récemment dans l'expression «la France d'en bas«.Pierre Poujade, décédé mercredi à l'âge de 82 ans, est resté depuis sa création en 1953, à la tête de l'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA), avant de militer pour la culture du topinambour, promis selon lui à un grand avenir comme carburant d'appoint. L'UDCA n'a pas résisté aux bouleversements de la modernisation française et européenne des Sixties. Il a certes eu un héritier spirituel, mais qui n'a duré qu'une année, Gérard Nicoud, autre commerçant en révolte contre les impôts au milieu des années 60.Pierre Poujade est né le 1er décembre 1920 à Saint-Céré, petite ville française qui n'a jamais été aussi célèbre: l'année dernière pour le lancement de l'unique livre de Poujade, 150 personnes s'étaient rassemblées pour fêter les idées du «papetier de Saint-Céré«. Le livre porte un titre bien «poujadiste«: L'histoire sans masque. En revanche, le nom de la maison d'édition ne convient ni à l'homme ni à l'idée: Elytis.Par certains côtés, la France des années 50 ressemble au Maroc d'aujourd'hui: le démarrage de l'exode rural, une baisse dramatique du taux de natalité, les grandes surfaces pointent le nez et terrorisent les petits commerçants. Plus globalement, les générations du Baby Boom deviennent des jeunes adultes, inventent une culture à eux en bousculant les usages et les formes traditionnelles de consommation. Les gouvernements de la IVe république se montrent incapables de sortir du «système des partis« et de gérer la décolonisation algérienne. Et surtout, la normalisation fiscale commence à toucher des catégories professionnelles qui n'avaient jamais vu d'agents du fisc. Pierre Poujade accède brutalement à la notoriété en 1953 lorsqu'il prend la tête d'un groupe de commerçants qui s'opposent à un contrôle fiscal dans cette petite localité du centre de la France. Les contrôleurs renoncent à leur mission et, des départements voisins, des commerçants viennent demander conseil au «papetier de Saint-Céré«, par ailleurs conseiller municipal.Cette révolte fiscale marque le début du mouvement «poujadiste«. En 1954, un an après sa création, l'UDCA revendique 500.000 adhérents. Le mouvement enverra deux ans plus tard, 52 députés à l'assemblée nationale, dont le jeune Jean-Marie Le Pen, avec un slogan devenu célèbre, «Sortez les sortants«.Sans vision ni programme, le poujadisme repose uniquement sur le sens des formules et sur la personnalité de Pierre Poujade. Fort en gueule, le président-fondateur de l'UDCA, dont les méthodes frôlent souvent l'illégalité, se veut le «Robin des Bois des impôts«. Au nom des «petits«, il dénonce avec véhémence «l'Etat vampire« et ses «soupiers« (les grands commis qui «vont à la soupe«), les «éminences« et les «apatrides« qui occupent la «maison France«. Son mouvement est violemment anti-parlementaire.Le mouvement poujadiste est balayé par l'avènement de la Ve République en 1958. Pierre Poujade ne cessera cependant pas de se présenter comme le «défenseur des petits«. «Je dois être systématiquement du côté des petits, des matraqués, des spoliés, des laminés, des humiliés qui vivent avec trois fois rien«, déclarait-il encore en novembre 1995.


Une histoire personnelle qui explique tout

Pierre Poujade est le cadet de sept enfants. Il doit interrompre ses études chez des religieux à Aurillac à la suite de la mort de son père, architecte. Le jeune Poujade a pu ressentir cela comme une déchéance dans la France à cette époque terriblement marquée par les frontières culturelles entre les couches sociales. Encore un point commun avec le Maroc contemporain. L'adolescent sera apprenti typographe, moniteur d'éducation physique, docker, goudronneur, puis «commis voyageur«.Durant la guerre, il est membre des Compagnons de France, un mouvement de jeunesse pétainiste qui veut collaborer avec l'occupation nazie. Puis il gagne la Résistance. Il se marie à Alger avec une jeune fille qui lui donnera cinq enfants.Au lendemain de la guerre, Pierre Poujade est représentant en livres pieux jusqu'à ce qu'il soit en mesure d'ouvrir une librairie-papeterie dans sa ville natale.Il présidera l'UDCA jusqu'en 1983 mais ne se fera plus guère entendre après l'arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958. Il est candidat à deux reprises aux élections européennes mais n'est pas élu.Toute sa vie, il prend des positions politiques et soutient successivement lors de l'élection présidentielle le général de Gaulle en 1965, Georges Pompidou en 1969, Valéry Giscard d'Estaing en 1974 puis François Mitterrand en 1982 et 1988, Jacques Chirac en 1995 pour finir par choisir Jean-Pierre Chevènement en 2002.Seule réaction du monde politique à sa mort, celle du président du Front national Jean-Marie Le Pen qui estime dans un communiqué, qu'avec M. Poujade «disparaît une figure qui fut emblématique de la lutte des classes moyennes contre le bureaucratisme et le fiscalisme et, plus généralement, contre la décadence française qu'incarnait la IVe République finissante«.Synthèse L'Economiste

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