Enquête

Mines de charbon de l’Oriental: A Jerada, dans l’enfer des dernières gueules noires

Par L'Economiste | Edition N°:4651 Le 20/11/2015 | Partager
Remake de Germinal dans cette région où le taux de chômage est le plus élevé du Maroc
Bien que Jerada et Hassi Blal n’offrent pas d’alternative, les mineurs gardent l’espoir d’une vie meilleure
Un verset du coran, un dernier regard aux camarades et plongeon dans les entrailles de la terre

A Jerada et Hassi Blal,

La vie des hommes à l’intérieur de ces galeries tient à des petits étais d’arbres qu’ils utilisent pour fixer les sols et sécuriser les passages

ils avoisinent le millier de mineurs clandestins qui creusent des puits en quête d’anthracite. Il leur arrive d’extraire le charbon à des profondeurs qui frôlent les 80 mètres et à réussir de bonnes prises. Il arrive aussi qu’ils y laissent leur vie en cas d’éboulement du sol, fuite de gaz souterrain ou manque d’oxygène. Plusieurs morts chaque année sont enregistrées dans ces mines clandestines et les malades pulmonaires se ramassent à la pelle. Certains les qualifient d’aventuriers, d’autres d’hommes courageux qui risquent leur peau au quotidien pour subvenir aux besoins de leurs familles dans une région qui pulvérise tous les records en taux de chômage sur le plan national (24%). Eux se considèrent tout simplement comme des hommes qui gagnent leur pain noir au prix de la sueur et de l’usure. «Ils sont conscients des dangers qu’ils encourent mais n’ont pas d’autres alternatives alors ils préfèrent vivre dignement leur pauvreté», expliquent plusieurs acteurs associatifs.  
Le décor aux alentours des descenderies de charbons est typique. Des dizaines de blutoirs en sas quadrillent un espace qui semble échapper au temps. Des hommes qui se confondent avec le charbon tellement ils sont couverts de poudre noirâtre qui ne laisse apercevoir que leurs yeux et dents. Ils espèrent réussir le jackpot car, pour eux, le bassin carbonifère de Jerada n’a pas encore livré tous ses secrets.
Un espoir qui puise ses raisons du passé glorieux de la ville. Jerada et sa jumelle Hassi Blal  étaient l’eldorado des mineurs, depuis le début de l’exploitation de la mine de charbon en 1936 jusqu’à sa fermeture en  juillet 2000. Charbonnages du Maroc Jerada (société qui exploitait la mine) assurait à ses ouvriers de bons salaires,

Les ouvriers de surface ont pour tâche d’assurer le bon fonctionnement des outils mécaniques, de faire sortir le charbon des puits, isoler les pierres de la poudre et remplir les sacs à vendre aux grossistes

un statut de mineur, une prise en charge sociale, l’application des lois sur les accidents de travail, et un accompagnement professionnel et médical… Les mines de charbon ont été pendant plusieurs décennies la principale ressource et activité économique de Jerada. Le revers de la médaille est parsemé d’histoires tragiques.  
L’Économiste s’est rendu sur les lieux et a accompagné les mineurs clandestins dans les descenderies, inhalant cette poussière noire qui étouffe tout novice osant se mesurer à ces maîtres des galeries souterraines.
Ahmed B, un trentenaire à la silhouette mince, au regard délicat, se prépare pour la descente «en enfer», dira plus d’un, notamment ceux qui osent le faire comme lui chaque matin. Avant d’entamer son incursion au fond du puits, il s’accroche au treuil manuel ou mécanique qui l’aide à descendre. Il contemple ses camarades, sourit, récite un verset coranique pour évacuer la peur, coiffe son bonnet et sa lampe à piles, se hisse sur le cintre et s’accroche à la corde-ascenseur. Fier, il emplit ses poumons d’air frais et son cœur de foi et glisse comme un espoir de vie dans les méandres d’une galerie à haut risque.
Ahmed n’est pas le seul explorateur de l’inconnu. D’autres ouvriers et mineurs font le même rituel dans d’autres puits. Ils s’aventurent au risque de leur vie, pour sauvegarder ce qui reste de leur dignité d’hommes. Au fond de ces abysses, des cavernes d’anthracite, ils ont besoin de toutes les oraisons qui soient. Les conditions d’accès sont impressionnantes: boyaux étroits, poutres et madriers en pin d’Alep pour soutenir le plafond et sécuriser les passages.

La profondeur de ces puits varie selon la quantité de l’anthracite découvert, la difficulté du sol et le voisinage des nappes phréatiques

Ces petits étais ont le pouvoir exceptionnel de centrer rapidement les pièces sous-jacentes et d’aider les mineurs à percer la pierre noire. Elles servent aussi à soutenir la masse de charbon se trouvant au-dessus de leurs têtes. A des profondeurs variées, les filons souterrains sont de formes variables: inclinés vers le fond ou horizontaux. C’est au fond des boyaux de plusieurs centaines de mètres, creusés avec une pelle en fer, piques de burins que les mineurs extraientle charbon qu’ils trouvent.
L’orifice d’entrée est souvent réalisé par un compresseur qu’ils louent à 200 DH par jour, mais une fois au fond des terriers pour extraire le charbon, il est fort risqué de recourir à l’outil mécanisé. C’est avec des massettes, barres à mines, pics à pointes ou fleurets qu’ils déterrent le charbon pour éviter les risques d’éboulement. Ahmed explique que la besogne est tellement difficile qu’il faut faire face à de multiples risques: inondations (car l’eau est à proximité), manque de lumière, poussière du charbon, poches de gaz asphyxiant dans ces trouées étroites, privées d’air.
Le coup fatal peut venir de l’écroulement d’une roche massive de charbon. «Plusieurs amis ont péri à l’intérieur sous nos yeux sans qu’on puisse intervenir. Des fois on les sauve, d’autres malheureusement non», rapporte Jamal K, un autre mineur, encore sous le choc de la perte d’un ami. «Le dernier en date est Salhi qui a laissé un petit enfant et une femme enceinte», raconte-t-il le regard triste, insistant sur l’impossibilité «d’être efficace en cas d’accident dans des boyaux de moins d’un mètre carré». En un jour de travail, ils peuvent extraire jusqu’à 80 sacs qu’ils arrivent, en fonction des aléas du marché, à vendre à 70 DH l’unité (si le charbon est de bonne qualité). Mais ce n’est pas tous les jours la fête. Il leur arrive de creuser des semaines durant sans tirer profit. Il leur arrive aussi de vendre à prix bas selon le «bon vouloir» de ceux qu’ils nomment les barons du charbon. Ces derniers font monter et descendre les prix à

L’ancienne usine des Charbonnages du Maroc a été saccagée et toutes les pièces métalliques qui la constituaient ont été pillées et vendues aux commerçants de ferraille. Seuls les charpentes, le chevalement et l’ascenseur, qui servaient au transport du charbon, à la descente et à la remontée du personnel, ont résisté à cet assaut.  Des gardiens sont actuellement sur place pour sauvegarder ce qui reste de cette mémoire minière de l’Oriental

leur gré du moment qu’ils ont les moyens d’accumuler des milliers de sacs dans leurs entrepôts. «Ils nous achètent le sac de 70 kilogrammes à 70 DH et le vendent trois fois plus. Il leur arrive aussi de faire fléchir les prix à 20 DH lorsque le charbon est tout en poudre», font-ils observer, résignés. De leur côté, les commerçants du charbon se «défendent» des «exagérations» concernant leurs bénéfices. «Nous avons d’autres dépenses à prendre en considération: le transport, les ouvriers qui font le tri, la mise en sacs, les saisies… », confie à L’Economiste Bachir Oubaha, grossiste et distributeur de charbon.  
Quel que soit le côté duquel on se place, tout le monde est extra-lucide, connaissant les risques, les acceptant à défaut de mieux. L’exemple de Houmad B en est une parfaite illustration. Ce quadragénaire, père de trois enfants, résume son itinéraire en ces phrases: «J’ai quitté l’école alors que j’étais en 6e année du primaire. Mon père s’est retrouvé au chômage après la fermeture des Charbonnages du Maroc. Je devais alors me débrouiller pour subvenir à mes besoins. Et puisque à Jerada, il n’y a pas de débouchés, j’ai été contraint à creuser ma propre descenderie. Aujourd’hui, j’arrive à gagner, plus ou moins 200 DH/jour et je sais qu’il est possible que je laisse ma vie au fond d’un trou. Si je trouve un travail à 100 DH/jour, je quitterai volontiers cette besogne».

 

                                                               

Coûts d’investissement

 

En dépit qu’il soit rudimentaire, le matériel loué nécessite un entretien quotidien de la part des mineurs qui se convertissent en mécaniciens pour faire tourner la machine

Creuser un puits nécessite un investissement qui dépasse les 80.000 DH supporté par le propriétaire du puits. Il fait appel à un mineur connaisseur qui se charge de la délimitation du lieu et du perforage. Ce travail préparatoire nécessite le recrutement de cinq ouvriers qui travaillent pendant une vingtaine de jours pour dégager le gisement. L’extraction peut durer plusieurs mois sur un même site. Il arrive aussi que le travail tombe à l’eau en cas de non découverte de gisement. «On commence à 6 heures du matin et on arrête vers 14 h » précise Haitam un mineur de 25 ans. Et d’ajouter: «Le charbon extrait sert à payer les trois ouvriers qui descendent dans les galeries (180 DH/jour chacun),  les deux autres qui restent en surface pour tirer les cordes et remplir les sacs (100 DH/jour) et les 400 DH pour le matériel de forage (compresseur, treuil, marteaux piqueurs reliés et gasoil). Le reste du bénéfice est partagé entre le propriétaire du puits et le mineur principal». Le prix de vente dépend de la qualité du charbon (en pierre ou en poudre) et varie entre 20 et 70 DH/ le sac.

 

Un hôpital spécialisé et un centre social pour les silicotiques

 

La réalisation de cette infrastructure assurera à terme la prise en charge des 6.000 patients atteints de silicose et leur évitera les longs déplacements

Une unité médicale spécialisée dans la prise en charge des silicotiques est en phase de réalisation. Elle fait partie d’une approche intégrée pour accompagner les mineurs qui souffrent de maladies chroniques et affections respiratoires causées par le travail dans des mines de charbon.
Nécessitant des investissements de l’ordre de 7,9 millions de DH, cette structure médicale spécialisée abritera un pavillon d’hospitalisation, un autre pour les consultations et la kinésithérapie et un dernier administratif. D’une capacité de 34 lits, elle assurera des soins à plus de 5.000 malades dont 1.752 sont sous surveillance directe du département de la Santé. Elle prendra aussi en charge 1.000 autres ouvriers qui exercent le travail de la mine de manière illégale (statistiques officielles - mai 2015). Trois docteurs spécialisés dans les maladies respiratoires et  cardiaques et une équipe d’infirmiers assureront le suivi médical.
En parallèle à la réalisation de cet hôpital spécialisé, un centre social de proximité sera érigé en plein centre de Jerada (12,6 millions de DH). Il assurera aussi le transport via une ambulance spécialisée et contribuera à la distribution de 150 unités de concentration d’oxygène. En parallèle, 500.000 DH seront réservés pour l’achat des médicaments qui seront distribués gratuitement.

 

Massacre en série du pin d’Alep

 

vide

Pour boiser des galeries souterraines, les mineurs et ouvriers des descenderies recourent aux troncs des pins d’Alep. Des troncs qui oscillent entre 30 et 50 centimètres qui les aident à creuser de longues cavités. En l’absence du matériel spécifique à ce type de creusage, ils massacrent la forêt avoisinante. Une forêt artificielle plantée grâce aux soins des services des eaux et forêts. Les gardes forestiers restent inefficaces devant le carnage de ces arbres. Il suffit qu’ils arrêtent une personne pour que la situation dégénère et que tous les mineurs se regroupent autour d’eux et déclenchent des sit-in devant le siège de la province ou de la municipalité. En l’absence d’alternatives en emplois, les autorités locales laissent libres les sérial killers des arbres. «Chaque année, des centaines d’arbres sont abattus en toute impunité», avoue Abderazaq Benchechen, acteur associatif. «Les arbres sont déracinés et coupés de manière anarchique. Le problème à Jerada est que les associations de protection de l’environnement sont aussi des associations des droits de l’homme. Et c’est cette deuxième étiquette qui ne leur permet pas de défendre la nature et la forêt artificielle de Hassi Blal. Au nom du droit au travail, elles ne condamnent pas la destruction de la forêt».

 

                                                                

Sit-in de jeunes diplômés devant
la centrale thermique

 

vide

Jerada étant une ancienne ville minière, la fibre protestataire est développée et les différentes formes de contestation sont devenues une habitude. En quête d’emplois, plusieurs jeunes tiennent des sit-in cycliques devant la centrale thermique de la ville. Ils réclament d’être embauchés par les sociétés qui sous-traitent les marchés de l’ONEE. Ils avancent qu’étant originaires de Hassi Blal ou Jerada, ils méritent d’être avantagés dans le recrutement. Un discours que tiennent même les autorités locales. Pour le moment, leurs revendications ne sont pas prises en considération. Les entreprises sous-traitantes préfèrent faire travailler des ouvriers mécaniciens et pas les jeunes diplômés. Même la nouvelle station thermique, en phase de construction, n’embauche pas les originaires de ces deux localités  
La problématique de l’emploi a fait l’objet dernièrement d’une rencontre regroupant le wali de la région et le gouverneur de la province. Des recommandations ont été formulées pour privilégier les originaires de la province dans tous les marchés qui font appel à une main-d’œuvre. «Une nouvelle approche active est nécessaire pour contrecarrer le fléau du chômage, notamment chez les jeunes et les femmes qui sont les plus affectés», précise une source syndicale. En attendant que les directives se concrétisent, plusieurs jeunes  tiennent en permanence des sit-in devant la centrale thermique.

 

Ali KHARROUBI

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc