Tribune

Comment les biais cognitifs obèrent la réussite

Par Ahmed DRIOUCHI | Edition N°:4644 Le 10/11/2015 | Partager

Cette note de lecture introduit un phénomène qui relève des sciences

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du comportement mais n’est pas étranger aux fondements de la microéconomie et des sciences de la décision. Le domaine du “Behavioral Economics”(*) a été développé pour traiter de questions similaires.
En effet, tout être humain prend des décisions sur la base des informations qui sont à sa disposition mais aussi compte tenu de ses aptitudes à apprendre, en plus de ses caractéristiques comportementales. Ceci concerne tous les domaines mais ceux de l’enseignement, des finances et des affaires mais aussi les élections et les sports ont été largement élucidés dans la littérature et où les défis majeurs ont été considérés comme liés à la différence entre les anticipations et les  résultats réalisés. L’étudiant anticipe ainsi une appréciation donnée pour un examen, mais obtient une note qui peut être différente. Un financier qui s’attend à un résultat peut se retrouver avec une autre performance. Il en est de même d’un candidat aux élections qui pourrait penser à un score donné mais se retrouve avec un résultat qui peut être différent des anticipations de départ. En sports, un athlète peut anticiper un score donné mais réalise un autre.
Dans ces situations qui sont toutes liées à la présence de risques et d’incertitude, le comportement et le niveau des connaissances sont souvent derrière l’explication de la différence entre les anticipations et les réalisations. Les succès et les échecs dans ces domaines de décision sont ainsi souvent liés au comportement, au niveau d’information et de connaissances.
Les observations et les expériences véhiculées à travers l’histoire de l’humanité montrent que la plupart de ceux et celles qui échouent à réaliser des anticipations conformes aux réalisations ont souvent des niveaux de confiance élevés et des niveaux de connaissances bas. Au contraire, ceux qui réussissent ont souvent des niveaux de confiance non exagérés et des niveaux élevés d’information et de connaissance.
La littérature spécialisée (Psychologie et Comportement économique) suggère même que l’excès de confiance est aussi lié à l’arrogance dans les comportements et que l’expression normale des niveaux de confiance est plus rattachable à des signes de simplicité et modestie.
La morale de l’histoire est que les décideurs doivent entretenir des anticipations non excessives de leurs performances par leur ouverture sur des processus continus d’apprentissage et d’information.
L’effet Dunning-Kruger(**) réfère ainsi au biais cognitif où des personnes avec des aptitudes limitées manifestent une illusion de supériorité et considèrent, par erreur, que leurs compétences sont  supérieures à celles des autres. Dunning and Kruger attribuent cela à l’incapacité de reconnaître l’ignorance accompagnant l’évaluation de ses propres aptitudes. Au contraire, les personnes relativement plus compétentes ont tendance à sous-estimer leurs capacités et agir de façon plus réaliste.  Ce biais a été expérimentalement testé par by Dunning and Kruger de l’Université de Cornell en 1999. Le graphique suivant montre un exemple qui simplifie la présentation de l’effet de Dunning-Kruger.
En effet, l’axe vertical représente les données chiffrées liées aux anticipations pendant que l’axe horizontal représente les réalisations. Théoriquement, les anticipations et les réalisations doivent être identiques et distribuées suivant la première bissectrice (si les unités choisies pour les deux axes sont les mêmes). Ainsi, les réalisations, même modestes, correspondent à des niveaux similaires en anticipations. Ceci est valable pour tous les niveaux de connaissance. Mais les tests effectués par Dunning-Kruger montrent que la courbe liant les anticipations aux réalisations est supérieure car l’excès de confiance conjugué à de faibles connaissances mène à la surestimation de la performance à atteindre, relativement à la performance réalisée.

 

Il faut aussi noter que cette courbe varie peu avec le niveau de réalisation jusqu’à un seuil donné où elle coïncide avec la bissectrice. Ceci veut dire que les effets de l’excès de confiance est presque le même pour plusieurs niveaux de connaissances allant du plus faible au plus élevé (ici niveau 3). L’exercice d’apprentissage chercherait alors à déplacer la courbe en question vers le bas pour rejoindre la courbe théorique. Autrement dit, le niveau d’excès est mesurable par la superficie du triangle ainsi formé. Dans ce cas, cette superficie est de 4.5.  Depuis 1999, plusieurs travaux ont été menés sur différents domaines qui incluent l’enseignement, les affaires, l’entrepreneuriat mais aussi la politique, les processus électoraux et le sport, parmi d’autres secteurs. La plupart de ces recherches ont visé l’ajustement de l’excès de confiance à travers l’élargissement des connaissances des acteurs. Les résultats obtenus ont ainsi permis de générer des corrections avec une augmentation des taux de réussite dans différents domaines, incluant celui de l’enseignement. Les efforts déployés par les enseignants et par les étudiants, par exemple, ont ainsi permis d’augmenter le rendement des apprentissages et d’accès aux connaissances. D’après certains travaux, l’excès de confiance ainsi que la réduction des compétences ont été considérés comme étant explicatifs des accidents en général et de la route en particulier. Dans ce cas, le conducteur qui prend des décisions répétitives liées à la conduite peut se considérer comme le meilleur conducteur, opérant la meilleure voiture et conduisant dans des conditions propices de congestion et d’infrastructure. Ces surestimations finissent par augmenter les probabilités d’accidents. Ces types de conducteurs peuvent se corriger s’ils se mettent à apprendre plus, au sujet d’eux-mêmes, de leurs voitures et de l’environnement.
L’effet de Dunning-Kruger risque de se retrouver chez tout un chacun, en l’absence d’apprentissage.
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 (*) Voir par exemple:
Abdellaoui, M. and Hey, J.D. (2008). Advances in Decision Making Under Risk and Uncertainty. Heidelberg, Berlin: Springer Available at: DOI: 10.1007/978-3-540-68437-4_11
Sheldon, J. O., Dunning, D and Ames, R. D. (2014) Emotionally Unskilled, Unaware, and Uninterested in Learning More: Reactions to Feedback about Deficits in Emotional Intelligence. Journal of Applied Psychology, 99(1), 125–137 Available at: DOI: 10.1037/a0034138
(**) Kruger, J. and Dunning, D. (1999) Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 121-1134. Available at: http://psych.colorado.edu/~vanboven/teaching/p7536_heurbias/p7536_readin...

 

 

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