Tribune

Tu te feras ubérisé, mon fils!

Par Abdelkhalek Zyne | Edition N°:4579 Le 31/07/2015 | Partager
Issu du monde des médias, des télécoms et de l’internet, Abdelkhalek Zyne est consultant-expert en stratégie digitale et conférencier-speaker sur les thématiques du web 2.0. 
 

Un smartphone, une application et le tour est joué! Il suffit de développer un algorithme mettant en relation des utilisateurs et des prestataires d’un service donné pour toucher la martingale. Depuis quelques années déjà, les entreprises digitales sont à l’assaut de l’économie traditionnelle.  Nées dans les bas-fonds d’un garage ou le secret d’une chambre d’adolescents, ces start-ups taillent en pièce les positions commerciales d’entreprises bien installées et siphonnent de façon violente des secteurs historiques protégés par des agréments ou des licences. La transformation digitale explose dans son passage tous les verrous et annonce un nouveau monde désintermédié et dématérialisé. Ce monde porte désormais un nom: l’ubérisation. Il fait référence à la start-up californienne Uber qui vient d’effectuer ses premiers pas à Casablanca, après avoir dynamité le marché cadenassé des taxis urbains dans plus de 250 villes dans le monde. Uber est à la base une application accessible via smartphone permettant de mettre en relation les clients avec des chauffeurs équipés de véhicules de tourisme (VTC) géolocalisés en temps réel. De la commande jusqu’au paiement, tout passe par l’application qui débite le compte bancaire du client à la fin de la course et reverse un pourcentage au chauffeur. 

Pour le client, les bénéfices sont nombreux: grâce à la géolocalisation, plus d’attente interminable pour trouver un taxi. Le confort des voitures est impeccable, le gain du temps réel et la pratique du deuxième voire troisième passager (le racolage), si chère aux taxidrivers casablancais, proscrite. En dépit de quelques déboires judiciaires retentissants notamment avec les corporations de taxis en Californie et à Paris, Uber a la confiance des investisseurs. Cinq ans après son lancement par son fondateur, Travis Kalanick, âgé aujourd’hui de 39 ans, l’entreprise est valorisée à plus de 50 milliards de dollars. Un record. Le succès d’Uber vient en fait de son modèle économique qui peut être résumé en ces termes: «je ne possède rien, donc je suis riche». Dans une de ses offres de base, Uber n’est propriétaire d’aucun véhicule. Elle offre un service d’intermédiation dématérialisé qui met en relation en temps réel des ressources (les propriétaires de véhicules) et des besoins (les passagers)  sur un marché historique, en l’occurrence celui des taxis, devenu à la faveur des réglementations et des agréments, un secteur rentier  et corporatiste, faisant fi de la principale attente des clients: le gain du temps et la qualité de service!
Les économistes définissent l’ubérisation comme un phénomène de «disruption destructrice», porté par une start-up venue de la périphérie d’un secteur et qui redistribue les cartes du marché. L’état-major parisien de la FNAC en sait quelque chose pour n’avoir pas vu venir sur son marché un distributeur digital inconnu au bataillon né à….Seattle en 1994: Amazon. Le phénomène embrasse tous les secteurs de l’économie et bouleverse avec une violence inouïe les positions commerciales des intermédiaires classiques et des entreprises historiques.  Aujourd’hui, les grands patrons du privé redoutent plus ces concurrents digitalisés agiles et légers surgis de nulle part que leurs concurrents classiques avec lesquels ils cohabitent depuis des décennies. Pour les patrons des grands groupes mondiaux, ces acteurs digitaux, nés dans le sillon des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sont les «nouveaux barbares» de l’économie. Du coup, l’ubérisation induite par la transformation digitale n’est plus un thème phosphorique bon pour les séminaires et les colloques mais un sujet stratégique inscrit dans l’ordre du jour des conseils d’administration car il y a va de la survie des business et des emplois!
Source: lefigaro.fr
Evolution des valorisations d'Uber et Facebook en fonction du nombre de mois après la fondation, en milliards de dollars. 

L’économie marocaine n’échappe pas au phénomène. Si Uber débarque sur un marché dans lequel opère déjà itaxi, application marocaine quasi-similaire, Careem qui propose la location de voitures au trajet et votrechauffeur.ma qui se positionne sur la course privée, l’ubérisation a touché d’ores et déjà plusieurs secteurs. Les agences de voyages traditionnelles en ont fait les premières les frais avec l’arrivée massive des sites de vente de voyages en ligne! Les hôteliers marocains sont à leur tour sous la coupe de Booking, Expédia et autres plate-formes de réservation en ligne, avec l’angoisse d’être mal notés par les clients-internautes. L’hébergement, qui est le cœur de l’activité hôtelière, est désormais menacé par une nouvelle application: Airbnb. Le concept est simple: vous avez une maison, devenez hôtelier! A vous de louer une chambre meublée à des touristes de passage qui deviennent vos «invités payants»! Le succès du concept implanté aujourd’hui dans plus de 190 pays dont le Maroc est tel que les grands groupes hôteliers se demandent si dans vingt ans ils continueraient à faire le même métier. Dans le secteur de la messagerie express où opèrent des géants mondiaux, des applications proposent désormais aux particuliers de louer l’espace vide de leurs valises pour transporter des colis ou des achats. Lancés par deux jeunes marocains, l’application Sheaplyest un joli succès dans le domaine. Dans le secteur stratégique de la banque, de nouveaux acteurs émergent. Des pur-players, banques 100% en ligne, proposent la tenue de compte qui devient plus un métier technologique que bancaire. Votre banquier est votre  téléphone mobile! D’autres acteurs proposent des solutions alternatives de financement des projets comme le crowdfunding (financement participatif). Le site marocain smalaandco.ma , dédié aux projets au Maghreb et en Afrique, en est un exemple tandis que le site cotizi.ma permet de lever des dons pour des causes sociales et est plus efficace que les services sociaux de l’Etat. L’ubérisation est en marche et une nouvelle économie prend naissance avec ses propres codes. Les décideurs politiques, économiques et syndicaux doivent  rapidement se mettre à la page pour ne pas rester en marge de la transformation digitale en cours. Signe de ce décalage,  pour contrecarrer Uber, le syndicat des taxidrivers de Casablanca a décidé d’adresser une lettre de protestation au ministre des Transports et au Chef de gouvernement. Comme  si  MM. Rebbah et Benkirane pouvaient quelque chose contre la digitalisation irréversible du secteur du transport individuel à la demande.

Uber et l’argent d’Uber
Voitures brûlées, chauffeurs agressés, procès en justice et guerres législatives. Pour s’installer et gagner de l’argent, Uber n’hésite pas à croiser le fer avec les monopoles des taxis, les mairies des villes et les gouvernements locaux ou centraux. L’entreprise a intégré dans sa stratégie marketing le combat politique et judiciaire qui fait partie de son ADN et participe à sa notoriété. Elle est parfaitement outillée pour affronter l’adversité et gérer les bad-buzz. Ce qui lui offre à chaque fois une campagne de communication gratuite dans les villes où elle s’installe. Née dans un environnement 2.0, l’entreprise californienne active des méthodes nouvelles de lobbying quand ses adversaires déploient des stratégies de défense d’un autre âge (violence, autorités de tutelle). 

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