Chronique

La stagnation séculaire: Place aux inventeurs

Par Omar Fassal | Edition N°:4508 Le 20/04/2015 | Partager

Omar Fassal est financier, expert en finance internationale. Il est également auteur du livre «Tout savoir sur la finance», et chroniqueur pour L’Economiste et Atlantic Radio. Retrouvez-le sur www.fassal.net.
 

LE monde a changé. Le goût du premier café du matin est toujours le même, et celui de la tisane du soir aussi. Et pourtant, le monde a changé. La vision des financiers et des économistes sur la trajectoire de l’économie mondiale dans les années à venir a été largement modifiée. Certains pensent que les pays développés sont coincés dans un rythme de croissance structurellement plus lent. La baisse de régime que nous ressentons actuellement ne serait plus simplement l’effet de la crise de 2008, mais bien l’effet d’une nouvelle donne, à laquelle il faut s’adapter. Larry Summers a réintroduit en 2013 la notion de «stagnation séculaire». Ce concept fut forgé par Alvin Hanser en 1939, pour caractériser l’état anémique de l’économie américaine après la Grande dépression de 1929.
Le FMI a publié un tout récent rapport, expliquant que la croissance des pays développés était vouée dans les conditions actuelles à devenir plus basse. Elle était de +2,5% par an avant la crise (2001-2007). Depuis, son rythme a sérieusement baissé, seulement +1,3% par an entre 2008 et 2014. Le FMI prévoit un ralentissement démographique notable, associé à une baisse de la croissance de la productivité, pour aboutir à une progression de seulement +1,6% du PIB au sein des pays développés, entre 2015 et 2020. Cette idée, c’est également celle de Mohammed El Erian, lorsqu’il décrit la faible croissance actuelle comme la «nouvelle norme». D’autres intervenants n’y croient pas, et pas des moindres. Il s’agit par exemple de Ben Bernanke, ancien président de la Réserve fédérale.
Cette vision très pessimiste des choses se base sur le constat suivant: la demande des pays développés sera plus faible, en raison du vieillissement de la population. Il est vrai qu’entre 2013 et 2050, les taux de croissance démographique seront plus faibles que ceux qu’on a connus par le passé. Les progressions annuelles seront de seulement +1,1% en Asie et +1,0% en Amérique. En Europe, il y aura un repli de la population, qui baissera de 739 à 726 millions d’habitants. La population japonaise baissera elle aussi de 127 à 108 millions.  Ce constat pèsera certainement sur la croissance des pays développés.
Un produit intérieur brut est le résultat d’une multiplication entre le nombre d’habitants et le PIB/habitant. Il dépend donc de la taille de la population, et de la productivité de chaque personne. Le constat sur la première partie de l’équation n’est pas très réjouissant: la faible fécondité aboutira à une progression plus timorée de la population. Mais c’est au niveau du second terme de l’équation qu’il faut concentrer son attention. Les pessimistes, qui croient à une stagnation séculaire, supposent que la croissance de la productivité restera faible. C’est là l’erreur qu’ils commettent.
La croissance de la productivité n’est pas linéaire, et ne l’a jamais été. Il est erroné de penser que parce que sa croissance fut faible sur les dernières années, elle le restera. La croissance de la productivité dépend de l’innovation. Or celle-ci n’est pas constante: les révolutions technologiques arrivent par vagues. Ce qui a fait sortir les Etats-Unis de la Grande dépression, c’est la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement a creusé ses déficits pour employer la population dans ses forces armées. Le développement de l’industrie militaire a relancé l’activité. Lorsque la guerre fut terminée, l’Europe était détruite. Il fallait reconstruire les voiries et les infrastructures de base. Cela a relancé d’immenses chantiers qui ont soutenu l’activité. Durant les Trente Glorieuses, la population, fatiguée de se battre après deux guerres mondiales, a cédé aux petits plaisirs de la consommation. Grâce au développement de la  publicité et du crédit, la soif de consommation fut assouvie. Les innovations se sont concentrées à cette période autour de la révolution électrique. L’électricité fait son entrée dans les foyers et change la façon de vivre. La télévision se démocratise et donne naissance à une très grande industrie. Le taux d’équipement est passé en France de 18% des ménages en 1960, à 70% en 1970. De même pour l’électroménager. Le moteur électrique peaufiné à New York amène à la création de nouveaux secteurs. Le taux d’équipement en réfrigérateurs passe en France de 30% en 1960 à 80% en 1970. Le congélateur et le lave-vaisselle connaîtront une croissance très forte pendant les années 70 et 80; le magnétoscope à partir de 1984.
A partir des années 80, quelques jeunes qui sèchent leurs cours à l’université s’amusent à relier des transistors entre eux. Peu de personnes se doutent alors que la révolution informatique est en marche, et qu’elle propulsera la productivité et l’économie mondiale vers le XXIe siècle. Elle donnera naissance à Internet, un géant qui concurrencera l’existence même des Etats.
Dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, c’est triste à dire, mais le besoin de combattre et de s’armer a agi comme un choc économique semblable aux autres révolutions. Que ce soit avec la guerre et l’industrie militaire, avec l’industrie de l’électroménager, avec l’industrie informatique, ou avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la logique est la même. Un nouveau produit apparaît et pousse l’offre à la hausse. Ces produits trouvent preneur car ils remplissent un véritable besoin. L’apparition de l’offre stimule la demande. De plus, il faut prendre en compte le fait que lorsque le produit apparaît, la nouvelle industrie recrute des gens pour y travailler. Elle leur offre des sources de revenus, qui en font de nouveaux consommateurs. Henry Ford souhaitait que chaque employé puisse se payer une voiture Ford.
L’erreur que font les pessimistes aujourd’hui est de penser que la demande sera éternellement faible, car leurs analyses ne prennent pas en considération l’offre. Une révolution technologique créerait une nouvelle industrie, qui donnerait naissance à une nouvelle demande. Ces innovations technologiques, il y en aura. Sur les 15 dernières années, les Japonais ont investi en Recherche et Développement une enveloppe cumulée équivalente à 51% de leur PIB, les Coréens 46%, les Américains 42%, les Allemands 40%, les Français 35%, et les Anglais 28%. Ces milliards de flux sont réguliers. Partout, des chercheurs travaillent à trouver de nouvelles solutions aux soucis de la vie quotidienne. Quand on cherche, on trouve. Quand on trouve, on crée de nouvelles industries, de nouveaux emplois, et une nouvelle demande.

Les révolutions technologiques à venir

Plusieurs secteurs apparaissent comme très porteurs. Il y a d’abord la révolution génétique en cours. Le premier séquençage du génome humain a pris 15 ans et a coûté 2,7 milliards de dollars; aujourd’hui il ne coûte plus que 1.000 dollars et ne dure que quelques heures. Le développement des cellules-souches donnerait naissance à des thérapies reconstructives des organes défectueux, mettant fin au calvaire de l’attente des greffes. Les biotechnologies promettent de tuer les cancers, deuxième cause de mortalité dans le monde. L’industrie de la santé est en profonde mutation. L’industrie énergétique sera également en pleine ébullition: comment augmenter les rendements des énergies renouvelables? Comment améliorer le stockage de l’énergie? Pourrons-nous un jour stocker l’électricité à grande échelle, et changer le fonctionnement en flux tendu? Les Japonais, quant à eux, ont investi corps et âme le champ de la robotique. La liste est longue, et les espoirs nombreux.
 

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