Competences & rh

Analyse/Ecole publique: Tais-toi et récite!

Par L'Economiste | Edition N°:4484 Le 17/03/2015 | Partager
Les élèves déchiffrent sans comprendre la langue d’apprentissage
Une étude de l’Usaid pointe les dysfonctionnements à l’oral et à l’écrit
Les enseignants mal formés, eux-mêmes peu performants

L’étude réalisée par l’Usaid dans une quarantaine d’écoles primaires de la région Doukkal-Abda a démontré le faible niveau des élèves de 2e et 3e année en lecture et en compréhension, à l’écrit comme à l’oral, de l’arabe classique moderne. La part des élèves dont le score est nul est préoccupante. A titre d’exemple, 34% des élèves de 2e année n’ont pas pu déchiffrer des mots inventés soumis et 33% n’ont pas pu lire un texte en arabe à haute voix. En matière de compréhension écrite d’un texte qu’ils ont dû lire, plus du tiers (36%) n’y ont rien compris et n’ont pas pu répondre aux questions posées. 18% n’ont rien compris à un texte qui leur a été soumis à l’oral. Au total, seuls 2,5% des élèves ont pu répondre correctement à 5 des 6 questions de compréhension posées. En moyenne, les élèves de 2e année ont été capables de répondre correctement à moins d’une question de compréhension sur 6, et ceux de 3e année à moins de 2 questions sur 6
 

L’apprentissage des langues, c’est l’un des principaux points noirs du système éducatif au Maroc. A leur sortie de l’école publique, les élèves peinent à s’exprimer correctement, que ce soit en arabe classique ou en français. Si cela révèle une chose, c’est bien que le système fait fausse route quant à l’approche utilisée. Cela dure depuis des décennies. Depuis l’arabisation dans les années 80, aucune réforme notoire en matière de langues n’a été menée, à part celle du baccalauréat international lancée en 2013, et dont il est encore tôt d’analyser les résultats.
Dès leur accueil au primaire, les élèves sont confrontés à l’arabe classique, à la fois à l’oral et à l’écrit. Pour de nombreux spécialistes, c’est là la première erreur commise. Les enfants, dont moins des deux tiers ont eu droit à un enseignement préscolaire, en grande majorité traditionnel (M’sid et kouttab) non conforme aux normes de qualité, se trouvent face à une langue qui leur est étrangère. L’apprentissage est donc plus difficile et plus long. «Pour que l’enfant ne soit pas dépaysé, retiré brutalement de son environnement linguistique qui le rassure, mieux vaut commencer avec la darija, tout en essayant de ne pas trop s’éloigner de l’arabe classique», suggère Khalil Mgharfaoui, linguiste, directeur du centre Pluriel.
Aux yeux de l’actuel gouvernement, l’idée de recourir à la darija à l’école frôle l’hérésie. Or, il s’agit simplement d’une manière de familiariser l’élève à l’école durant la première ou deux premières années scolaires, tout en le préparant à intégrer l’arabe classique.
L’accent est par ailleurs mis sur les performances à l’écrit et la grammaire, alors que la maîtrise des langues doit d’abord reposer sur la pratique à l’oral. «La langue, c’est d’abord d’un savoir-faire basé sur la pratique. Il est important d’adopter une approche communicative active. L’enseignant, de son côté, doit être bien formé, motivé et capable de motiver les apprenants», estime Mgharfaoui.
En classe, l’approche pédagogique est loin de celle préconisée par les systèmes modernes. Les élèves, déjà trop nombreux en classe (jusqu’à plus de 40), ne sont pas encouragés à s’exprimer, à débattre, à communiquer. Ils n’ont même pas l’occasion de poser des questions. Selon une étude menée par l’Agence américaine pour l’aide internationale (USAID) en 2012 auprès de 40 écoles de Doukkala-Abda (773 élèves de 2e et 3e année), les élèves passent près du quart (22,1%) de leur temps à répondre aux questions de leur prof durant les cours de math, et 14,8% de leur temps pendant les cours de lecture. En revanche, le temps réservé à leurs propres questions est proche de zéro (0,8% pour les maths et 0% pour la lecture).
Ecouter leur prof, répondre à ses questions, lire à haute voix, réciter, travailler seuls sur des exercices, c’est ce qui occupe la plus grosse part du temps des élèves qui n’ont pas l’occasion de prendre la parole, d’aiguiser leur curiosité et de développer leur esprit critique.
Les enseignants, pour leur part, ne sont que faiblement formés, peu motivés et traînant eux-mêmes des lacunes en maîtrise des langues.
Le rôle des parents est également capital. Les enfants dont les parents sont impliqués dans leur scolarité sont ceux qui réussissent le mieux, y compris en langues. Cela ne semble pas être le cas pour la majorité. Toujours selon l’étude Usaid, 73% des enseignants ont signalé que les parents ne participaient pas au travail scolaire de leurs enfants. Les élèves, de leur côté, ont déclaré à 62,1% qu’ils recevaient de l’aide, mais à seulement 20,2% de leur parents, et à hauteur de 60,4% de la part d’un frère ou d’une sœur. L’analphabétisme du père et de la mère fait partie des principales raisons citées.
Et enfin, les écoliers accusent au cours des deux premières années du primaire des retards importants en lecture et en compréhension orale et écrite de l’arabe classique (voir graphique). Beaucoup apprennent par cœur, font semblant de lire et ne comprennent pas grand-chose au contenu qui leur est soumis. Cela compromet leurs performances dans toutes les matières, et les expose à l’échec scolaire. Autant de déficiences à revoir et à corriger, mais le chantier ne pourrait avancer qu’à travers une sérieuse remise en question du modèle adopté.
Ahlam NAZIH

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