Les Cahiers de l'Émergence

Daoudi: «Notre vision de l’université était erronée»

Par | Edition N°:4354 Le 09/09/2014 | Partager
Elle produisait de la quantité au lieu de porter la société vers le savoir
Plusieurs fonds mobilisés pour la recherche

Nouveau cahier de  normes pédagogiques, réforme de la loi 01-00 régissant l’enseignement supérieur, intégration de l’assistanat, fusion d’universités, augmentation des capacités d’accueil,… les chantiers foisonnent. Pour le ministre de l’Enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, «tout est à revoir» dans le secteur. Reste à contourner les résistances.

p

- L’Economiste: Vous avez lancé plusieurs chantiers, qu’est-ce qui reste à améliorer à votre avis?
- Lahcen Daoudi: Tout est à améliorer, il existe encore beaucoup de chemin à parcourir. Il y a un flux d’étudiants toujours plus grand, et il faut que les structures et l’encadrement suivent. Tant que nous n’avons pas encore résolu le problème du quantitatif, il sera difficile d’exiger le qualitatif. Le nombre de bacheliers a augmenté de 6% cette année. Malheureusement, nous avons +17,98% de lauréats en lettres et sciences sociales, et une baisse de 2% de lauréats en mathématiques. Que faire? Dans les disciplines scientifiques, les effectifs régressent alors que c’est l’inverse que l’on observe au niveau mondial. Il faut renforcer les mathématiques dès le primaire. L’Education nationale recourt à des licenciés en lettres et droit pour enseigner les maths, mais ils n’ont pas le niveau requis. Nous discutons avec mon collègue de l’Education nationale à ce sujet en vue de trouver une solution.

- Comment comptez-vous gérer la pression démographique? Est-il possible de produire de la qualité avec 25.000 étudiants dans une faculté?
- Le défi n’est pas démographique mais de capacité. Logiquement, nous devrions avoir plus d’un million d’étudiants, or nous n’en comptons qu’environ 650.000. Mais il faut reconnaître qu’en matière de capacités, nous n’avons pas assez préparé l’université marocaine. La vision que nous avions du rôle de l’université était également erronée. Sa mission c’est d’éduquer la société, d’élever son niveau et de l’alimenter en compétences. Ce volet, nous l’avons négligé car nous étions dans la logique de la quantité et des besoins et non pas d’évoluer vers la société du savoir.

- A vous entendre, il n’y aura donc pas de problème de capacité d’accueil cette année dans les facultés?
- Il n’y aura pas de grosses difficultés. A Ibn Zohr à Agadir, qui était l’université la plus mal classée, nous avons atteint 280 étudiants pour 100 sièges. Elle n’est plus la dernière en termes d’encadrement. A mon arrivée au ministère, il n’y avait que 600 enseignants. En un an et demi, nous avons fait passer le chiffre à 833, soit +38%.
Cette année à Agadir, l’université comptera 82.000 étudiants, soit une hausse de 9%, mais ça ne nous fait pas peur, car nous avons beaucoup construit.
Au niveau national, nous comptons 52 étudiants par enseignant, avec des disparités entre établissements. Le problème c’est que les postes budgétaires, votés dans la loi de Finances, arrivent en janvier, bien après la rentrée universitaire. Les recrutements ne démarrent que vers mars ou avril. Il y a donc toujours des décalages par rapport à la rentrée. Or, ce n’est qu’à cette date où nous pouvons connaître précisément les besoins, en fonction des effectifs. 
Logiquement, il ne devrait pas y avoir de problème de sous-capacité, car il existe des logiciels qui permettent de gérer jusqu’à 3 étudiants par siège, grâce à la mutualisation des structures. Les universités qui y ont eu recours n’ont aucune difficulté. La moyenne nationale est de 1,59 étudiant pour 1 siège.

- Cela suppose de flexibiliser au maximum l’emploi du temps des enseignants. Ce n’est pas acquis.
- Oui c’est vrai, il y a des résistances, mais l’évolution est palpable. Si les 25 amphis commandés à la CGI en 2012 avaient été livrés dans les délais, nous aurions pu sensiblement améliorer la capacité globale. Malheureusement, leur livraison bute sur des procédures administratives. La CGI devrait les livrer, au plus tard, en juin 2015. D’ici là, il pourrait y avoir quelques soucis dans certaines facultés de droit.  

- Il manque également des professeurs dans beaucoup de disciplines. Comment expliquer ce défaut de préparation de la relève?
- Nous avons des difficultés par discipline. A titre d’exemple, les docteurs en marketing et en gestion sont presque introuvables. Pour attirer plus de profils à l’université, nous avons amélioré les bourses d’excellence en les portant à 3.000 DH contre 2.400 DH mensuels auparavant. Nous en avons aussi augmenté le nombre qui est passé de 211 à 300. Cela a attiré aussi plus de profils d’ingénieurs doctorants. 
Nous allons aussi commencer à recruter dans le cadre de l’assistanat. Le salaire doit être supérieur à celui de l’administration pour attirer les étudiants, c’est-à-dire celui de l’échelle 11 en plus de la prime de recherche. L’assistanat est une voie qui permettra à l’étudiant de rentrer tout de suite dans la vie active. Nous ne prendrons que les meilleurs et ceux qui maîtrisent aussi l’anglais.

- Ne pensez-vous pas qu’il y a aussi un  problème de sous-emploi des enseignants? Certains sont dépassés par l’évolution de leur discipline.
- C’est vrai, mais à l’avenir il n’y aura plus de profs dépassés parce que l’avancement de la carrière se fera uniquement sur la base de la recherche et de la production scientifiques. Cette réforme sera applicable à partir de cette année universitaire. Le gouvernement a préparé un décret dans ce sens. Nous travaillons en ce moment sur les critères du dossier scientifique.

- Les Facultés des sciences techniques doivent en partie leur réussite à la sélection à l’entrée. Pourquoi ne pas généraliser ce filtrage au vu de l’énorme taux d’abandon en 1re année de licence?
- Normalement, si un étudiant dépasse 3 ans dans les deux premières années, il est exclu. Les doyens n’appliquent pas cette règle. Vous trouvez parfois des gens qui à 30 ans sont toujours à la faculté. Celle de droit de Aïn Sebaâ en a exclu plusieurs l’an dernier, celle de Fès aussi. Généralement, les établissements n’appliquent pas la loi par peur de troubles sociaux.
Le niveau de décrochage est inadmissible. Si nous arrivons à récupérer 15% des déperditions, nous aurons rendu service à notre pays, sachant que près de 60% des effectifs de première année ne passent pas en deuxième année.

- Le débat sur la langue d’enseignement frôle l’hypocrisie. Or tout le monde sait que sans la maîtrise du français, les jeunes n’ont aucune chance sur le marché de l’emploi.
- Le fait est que les étudiants ne maîtrisent ni l’arabe ni le français. Ce n’est pas une question de langue, c’est la technique d’enseignement qui est défaillante. Mon expérience a démontré que les profils faibles en français échouent à cause de la langue. Il faut donc renforcer le français, mais pas au détriment de l’arabe. Ce n’est pas une solution que de substituer une langue à une autre, car c’est la pédagogie qui pose problème.

- Les parents désireux d’inscrire leurs enfants dans le privé, peuvent-ils un jour bénéficier d’une exonération fiscale?
- Si jamais nous optons pour l’exonération, nous devrons introduire des frais d’inscription à l’université afin de compenser. Or la société n’est pas prête pour cette évolution. Et politiquement, ce n’est pas faisable aujourd’hui.
Est-ce qu’une personne issue d’une couche moyenne est obligée d’aller vers le privé? Lui offre-t-on ce qu’elle cherche? Certainement pas. Il faut d’abord améliorer l’existant pour qu’aller vers le privé ne soit pas une contrainte, mais un choix. Dans le public, il existe aujourd’hui des licences professionnelles, des EST, des ENCG,… Une offre performante mais pas assez étoffée.
Mais nous ne pouvons pas dans l’état actuel des choses aller vers une défiscalisation, même partielle des frais de scolarité. L’Etat n’en a pas les moyens. Et puis, si nous rentrons dans la logique des exonérations, nous n’en finirons pas. Nous ne savons pas quel est le nombre de personnes à exonérer, ni quel impact cela aurait sur les caisses de l’Etat. Et puis si vous encouragez le secteur, il va falloir aussi garantir la qualité dans l’enseignement privé. Avec le nombre d’écoles privées, nous en sommes incapables.

- Pourquoi tant d’hésitations pour mettre en œuvre le processus de reconnaissance des diplômes privés? 
- Nous sommes en train de plancher sur un décret sur les conditions de reconnaissance des diplômes du privé. Le problème c’est que les écoles privées ne disposent pas de suffisamment de profs permanents. Elles prennent donc les nôtres. Pour qu’elles soient reconnues, il faut qu’elles aient leurs propres ressources. Nous sommes en train de les accompagner le temps qu’elles puissent se mettre en conformité et se développer. Le privé n’a pas encore les reins solides.

Privé: La transformation en fondation exonérée?

«Le Maroc est inscrit dans la mondialisation. Mais l’Etat ne peut se positionner comme hub pour l’Afrique seule. Il devra s’ouvrir sur le privé», Insiste Lahcen Daoudi. «Malheureusement, les projets du secteur privé, comme celui de l’université privée de Marrakech de créer une faculté dentaire, ou celui du groupe Lauréate de lancer une faculté de médecine, se heurtent à des résistances», regrette le ministre. Pour évoluer, il va falloir changer de mentalité. En attendant, le ministère s’ouvre sur les projets de partenariat public-public, développés avec des fondations à but non lucratif, même s’ils prêtent aussi à confusion, certains les considérant comme relevant du privé. Or ils donnent lieu à des établissements semi-publics dont les diplômes sont automatiquement reconnus par la loi, à l’image de la toute nouvelle université des sciences de la santé de Casablanca. Pour encourager ce modèle, le ministère est en train de «batailler» en vue d’obtenir la neutralisation fiscale de la transformation des établissements privés en fondation. Certains ont déjà entamé le projet, à l’instar de l’Université internationale de Rabat et de l’Ecole d’architecture de Casablanca.

Brevets d’invention: Petite révolution

Cela était inimaginable il y a quelques années. Les universités, pas très portées sur la recherche et la propriété industrielle, ne déposaient pas de brevets d’invention.  En 2013, elles en ont déposé 138, contre seulement 11 en 2009, et pratiquement 0 avant 2007.  Elles représentent actuellement 43% des dépôts  d’origine marocaine à l’Ompic. «Dernièrement, il y a beaucoup de tapage autour de la recherche. Tout le monde a intériorisé la nécessité de produire et de publier pour avancer. Par ailleurs, beaucoup d’argent a été investi», explique Daoudi.
Et ce n’est pas fini. Après Safran, une nouvelle convention sera signée ce mois-ci avec Dassault pour des projets de recherche. D’autres seront paraphées le 22 septembre avec les ministres portugais, espagnols et français en charge de la recherche. Par ailleurs, les 90 millions de DH mobilisés sur les phosphates seront bientôt activés. Quelque 100 millions seront également mobilisés sur l’agriculture, 20 millions de DH sur les eaux et forêts et 30 millions de DH sur les conserves. Les dépenses pour la recherche ne cessent de grimper, alors qu’en 2012 elles ne dépassaient pas 15 millions de DH.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc