Tribune

Capital immatériel: Un cadre d’analyse
par Abdelmajid Ibenrissoul

Par | Edition N°:4341 Le 19/08/2014 | Partager

Professeur de l’enseignement supérieur Docteur d’Etat en sciences économiques & Docteur en ingénierie des organisations, directeur du Laboratoire de management, d’innovation et d’économie & chef de Département sciences de gestion (ENCG Casablanca) Ex-hors-cadre de l’OCP Ex-rédacteur en chef de Economia.

Le Maroc connaît un changement de paradigme, celui du capital immatériel. Ce dernier est reconnu comme un levier majeur de création de valeur. L’OCDE (1998) retient trois caractéristiques des actifs immatériels: absence de substance physique, capacité de générer un profit économique, possibilité d’appropriation et de négociation par l’entreprise. L’International Federation of Accountants estime que le CI comporte trois volets. Le capital humain renvoyant aux attributs des personnes: intelligence, savoir-faire, créativité. Le capital  relationnel se référant aux éléments détenus par l’entreprise: propriété intellectuelle, systèmes, processus, bases de données, culture. Et le capital organisationnel, ayant trait aux relations externes avec les parties prenantes: clients, fournisseurs, partenaires, réseaux, régulateurs. Les actifs immatériels ne se réduisent plus à la R&D, brevets et marques. Dans le cas d’un pays, les composantes du CI sont: le capital économique: bâtiments, équipements et infrastructures, le capital humain et social: compétences de la population, variété des liens sociaux, le capital naturel: qualité de l’air, de l’eau, de l’assainissement, espaces verts, le capital culturel: traditions, savoir-être accumulé par les générations antérieures auquel on ajoute les institutions et l’Etat de droit. Aussi définit-on le CI comme l’étude de la valeur de tous les déterminants de richesse et notamment ceux que la comptabilité ignore.

Pourquoi s’intéresser au CI?

D’abord, il y a des constats de bon sens. Si deux biens qui ont les mêmes caractéristiques se vendent à des prix différents, c’est que l’un des deux a une valeur ajoutée supplémentaire, et c’est ce qui en constitue sa valeur cachée. S’il existe une différence entre la valeur d’une entreprise sur le marché et sa valeur comptable, c’est qu’elle a un autre capital (caché) que la comptabilité ignore. Si deux individus qui ont le même diplôme perçoivent des salaires différents, c’est que l’un des deux a des attitudes, des qualités, et peut-être des relations que l’autre n’a pas. Si les pouvoirs publics engagent des dépenses dans l’éducation, dans la santé, construisent des lieux de culte et des musées, etc., sans en attendre de recettes financières, c’est parce que ces actions ont des effets indirects qui ont une valeur non matérielle.
Ensuite, les économies actuelles connaissent trois transitions. Le passage du modèle fondé sur  la production des biens et services au modèle fondé sur la production de la connaissance. C’est la connaissance, facteur de production et produit en même temps, qui crée actuellement la valeur. Le développement durable dans lequel les entreprises et les pays s’inscrivent de plus en plus, et qui vise trois rentabilités: économique, sociale et écologique. En introduisant l’entreprise dans son environnement, le DD donne de la valeur à des aspects non matériels. Et la valeur durable, qui introduit l’environnement dans l’entreprise, dont le but est de mesurer si une entreprise crée une valeur ajoutée positive en s’assurant que chacun de ses impacts écologique et social est au total constant.
Troisièmement, le PIB est insuffisant comme mesure du développement. Il estime que le souci des nations est leur croissance, alors que leur finalité est le bien-être de leurs populations. Il oublie que la croissance, bien qu’elle soit intéressante, est incapable, à elle seule, de conduire au développement. La croissance mesurée par le PIB n’intègre pas la valeur créée par le CI.  

Comment évaluer

Trois approches dissipent l’incertitude qui a longtemps dissimulé la valeur que l’investissement dans le capital immatériel génère. L’approche économétrique offre un aperçu global de l’effet d’une composante du CI sur la performance économique d’un secteur ou d’un pays. L’étude réalisée par A. Djistera sur 9 pays asiatiques: Chine, Corée du Sud, Hong Kong, Inde, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour et Thaïlande, entre 1971-2003, montre une corrélation positive entre capital humain et croissance économique. Cette approche utilise aussi les équations structurelles, pour montrer la relation dynamique qu’il y a entre les composantes du CI, et qui est à l’origine de la création de valeur. On cite les travaux de Bontis (2000, Malaisie), de Moon et Kym (2006, Corée) et de Hsu et Fang (2009, Taiwan).
L’approche financière et économique. Il y a d’abord le goodwill défini comme un produit immatériel provenant de la compétence, la culture propre, la réputation,  le fonds de clientèle d’une entreprise. Il s’ajoute à l’actif net corrigé pour déterminer la valeur de l’entreprise et se calcule sur la base du résultat obtenu de la différence entre les bénéfices futurs attendus de l’entreprise et les bénéfices qui devraient normalement être réalisés. Il y a ensuite le calcul de rentabilité financière, qui estime qu’un investissement dans le CI est essentiel pour accroître la productivité et la compétitivité de l’entreprise. Le coût du CI est comparé aux gains de productivité globale de l’entreprise, grâce à la valeur actuelle nette (VAN) ou au taux de rentabilité interne (TRI). L’étude de la Banque mondiale (Alimeida 2006), sur le rendement des investissements dans le capital humain dans 1.500 entreprises portugaises sur cinq ans, révèle que le rendement moyen est de 24% pour les entreprises dispensant une formation et de - 7% pour les autres, une augmentation de dix heures de formation annuelle augmente de 0,6% la productivité, et la formation professionnelle structurée est un bon investissement pour les entreprises et produit des rendements plus élevés que d’autres réalisés dans le capital physique. Il y a aussi l’Analyse coûts-avantages, qui généralise les critères financiers, en considérant les effets tangibles et intangibles de l’investissement. Les effets positifs que sont les avantages ou négatifs que sont les coûts sont monétarisés et agrégés grâce à la VAN ou au TRI.
La troisième approche est l’Analyse multicritère. On construit pour chaque composante du CI un indice composite, dont l’exemple type est l’IDH (indicateur de développement humain). Créé par le Pnud, il se compose de trois indicateurs: l’espérance de vie à la naissance, le revenu et le niveau d’éducation (mesuré par le taux d’alphabétisation des adultes combiné au taux de fréquentation scolaire des jeunes). On peut aussi comparer des décisions liées au CI. L’intérêt est de permettre aux décideurs de répondre aux questions suivantes: Faut-il ou non procéder à un investissement dans le CI? Si oui, quel investissement faut-il réaliser ? Que doit-on comparer: les variantes d’une composante du CI (construire une école d’ingénieurs ou un centre de formation professionnelle)  ou des investissements différents en CI (construire une grande école d’ingénieurs ou un musée)? Les réponses conduisent à l’élaboration de critères pertinents à évaluer et agréger pour condenser l’information contenue dans chacun des critères en une seule information. On  peut proposer les méthodes de surclassement (Ecole européenne) initiée par B. Roy, ou la théorie de l’utilité multi-attribut (Ecole américaine) initiée par Kenny et Raiffa. L’Analyse multicritère est intéressante, mais pose deux questions. Faut-il accorder le même poids à tous les critères et, sinon, comment choisir les différents poids? Comment doit-on agréger les critères, notamment dans le cas de l’indice composite et de la théorie de l’utilité multi-attribut: somme ou multiplication?

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