Dossier Spécial

«Un médecin n’est pas un technicien du corps humain»

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5350 Le 14/09/2018 | Partager
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Pr. Chakib Nejjari, président de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé  (Ph F. Al Nasser)

Président de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé, le Pr Chakib Nejjari décrypte l’évolution de la formation des médecins. La réforme qui est à sa troisième année d’application a intégré beaucoup de nouveautés. Il faudra injecter encore plus des domaines liés aux humanités.

- L’Economiste: Dans quels aspects faut-il compléter la formation des médecins? On a l’impression qu’il manque les humanités.
- Chakib Nejjari:
Vous avez raison. On a formé des techniciens de médecine mais pas des médecins, des professionnels qui soignent les organes (le cœur, le foie, etc) et qui se focalisent moins sur le patient. Il faut néanmoins noter des avancées introduites dans la réforme des études médicales qui est à sa troisième année d’application. Elle intègre des modules de sciences sociales, de psychologie, etc. Cela finira par donner ses fruits. Il va falloir transposer tout cela dans la pratique à l’hôpital. Au médecin, il faut apprendre à humaniser la relation avec le malade et l’exigence de la formation continue. Un patient n’est pas un numéro ou une référence d’un organe malade. Le médecin ne doit pas être seulement un mécanicien du corps humain.

 - Que devient le serment d’Hippocrate lorsqu’on exige un chèque certifié à un patient aux urgences d’une clinique?
- Dans l’absolu, l’urgence ne se discute pas. La prise en charge du patient est une obligation absolue, que l’on soit dans un hôpital public ou une clinique privée. Pour ce qui concerne les malades «froids», c’est-à-dire, que l’on peut programmer, le médecin doit faire preuve d’une certaine humanité. Aujourd’hui, nous avons l’AMO et les assurances privées qui concernent un 1/3 de la population, le Ramed et bientôt, le régime d’assurance maladie des indépendants. On se dirige quand même vers une couverture médicale la plus large possible. Normalement, chaque catégorie de la population devrait y trouver son compte. Avec la montée en régime de ces dispositifs, on devrait à l’avenir éviter ce genre de pratique.

 - La méfiance de vos confrères du public est-elle retombée à l’égard de l’Université Mohammed VI?
- Au début, durant les deux premières années, il y avait un certain malentendu dû à une méconnaissance du statut de l’université et peut-être, à un déficit de communication. L’Université Mohammed VI pour les métiers de la santé est un établissement créé dans le cadre d’un partenariat public-privé. Son objectif est de contribuer à la formation des cadres dans le domaine de la santé et de rehausser le niveau de la médecine dans notre pays. Ce n’est pas une institution privée, mais une université nationale à gestion privée. Aujourd’hui, les relations avec les entités publiques sont au beau fixe, nous collaborons dans la bonne intelligence.

Oncologie, bloc opératoire… des infirmiers hyper spécialisés

L’offre en formation des infirmiers est abondante dans le public comme le privé, mais la qualité a considérablement baissé. Des écoles de formation d’infirmiers pullulent un peu partout profitant de la passivité, voire de l’absence d’un contrôle digne de ce nom. Les professionnels de la santé le reconnaissent tous: il y a un vrai problème de maîtrise des actes médicaux par des infirmiers formés dans des conditions qui ne répondent à aucune norme. Résultat, pas un seul jour ne passe sans que l’on ne rapporte des incidents dans les hôpitaux et les cliniques privées.
Ce déficit de compétences est un problème transversal à tous les établissements de santé publics et privés, relève le Pr Chakib Nejjari, président de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé. Pour répondre aux besoins du marché et se conformer aux normes internationales, cette université a fait le choix de l’hyperspécialisation des infirmiers. Sa faculté des sciences et techniques de santé ne forme pas des généralistes mais des infirmiers de «bloc opératoire», des infirmiers spécialisés en oncologie, urgentistes, des infirmiers spécialisés en néonatalogie, etc. L’idée est de former des compétences pointues pour se différencier et se mettre en phase avec la tendance mondiale. La duplication de cette spécialisation dans le système de formation public se heurte à des contraintes budgétaires. Car pour l’Etat, un infirmier «bac+5» veut dire une progression sur une échelle de rémunération dans la grille de la Fonction publique. Et donc, une revalorisation salariale.

Propos recueillis par Abashi SHAMAMBA

                                                                            

La toile de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé

 L’université Mohammed VI des sciences de la santé entame sa cinquième année. Si le grand public la connaît surtout pour sa faculté de médecine, cette université est structurée autour d’un impressionnant écosystème.

Premier pôle, celui de la Formation qui comprend une faculté de médecine, une faculté de médecine dentaire, une faculté de pharmacie, une faculté des sciences et techniques de santé (celle-ci comprend des filières des métiers paramédicaux: sages-femmes, kinésithérapeutes, hygiénistes, infirmiers…), l’Ecole de génie biomédicale qui forme des ingénieurs. Les 32 lauréats de la première promotion sortie en juillet 2018 ont été recrutés par les multinationales (Siemens, Philips), les hôpitaux et les cliniques privées. L’école prépare aussi un cursus bac+3 dans les techniques biomédicales. La demande en filière des techniciens de radiologie explose actuellement.

L’autre composante, l’Ecole internationale de santé publique, a une très forte orientation africaine. Elle prépare à deux filières: la santé publique et le management des établissements de santé et des hôpitaux. Elle développe aussi une grosse activité de formation continue, dont un MBA des systèmes de santé monté avec l’OMS destiné aux directeurs des hôpitaux marocains.

Deuxième pôle, le Centre d’innovation avec un focus particulier sur la préparation des brevets de propriété intellectuelle. Vient après le Laboratoire national de références (LNR) qui réalise des analyses très complexes (cytogénétiques entre autres) qui étaient jadis systématiquement réalisées en Europe.

Le Centre international de simulation médicale est le troisième pôle. La simulation est devenue aujourd’hui le standard en matière pédagogique. Les étudiants en médecine ou en sciences infirmières s’exercent d’abord sur les mannequins dans une mise en situation qui ressemble à un cas réel. Ils passent 25 à 30% du temps de formation dans l’apprentissage par simulation.

Enfin, le pôle hospitalier qui comprend l’hôpital Cheikh Khalifa d’une capacité de 350 lits, celui en cours de construction à Bouskoura. Son ouverture est prévue en septembre 2019. Un troisième hôpital sera construit à Beni Mellal.

 

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