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Climat: Nous aurons toujours besoin de Paris

Par Adair TURNER | Edition N°:5084 Le 10/08/2017 | Partager

Adair Turner est président de l’Institut pour la nouvelle pensée économique. Il a été membre du Comité de politique financière et président de l’Autorité des services financiers du Royaume-Uni. Son dernier livre s’intitule Between Debt and the Devil (Ph. PS)

La décision du président Donald Trump de retirer les États-Unis de l’Accord sur le Climat de Paris est profondément regrettable et se fonde sur une mauvaise analyse économique. Mais l’inexorable progrès technologique, ainsi qu’une action déterminée par d’autres pays, par des entreprises à travers le monde et par des villes et des États d’Amérique, vont s’assurer que Trump ne fasse pas dévier le progrès vers une économie pauvre en carbone.

Trump a fait valoir que l’Accord de Paris allait réduire le PIB américain de 3.000 milliards de dollars d’ici 2040. Mais l’étude qu’il a citée de façon absurde suppose que la réduction des émissions américaines serait inégalée par l’action des autres pays. Autre point déterminant, elle ne tient pas compte de la révolution technologique qui transforme actuellement l’économie de la production d’électricité.

Si le vent ne souffle pas et le soleil ne brille pas...

En seulement sept ans, les coûts de l’énergie éolienne ont baissé de plus de 65 % et les coûts de l’énergie solaire sont en recul de près de 90 %. Dans certaines régions favorables, des sociétés on-shore d’énergie éolienne et solaire remportent actuellement des enchères de livraison d’électricité à des prix aussi bas que 0,03 dollar par kilowattheure (kWh) et viennent ainsi facilement concurrencer les producteurs d’énergie fossile. Les coûts de l’énergie éolienne offshore connaissent également une baisse bien plus rapide que prévue.

En réponse, les défenseurs du charbon demandent ce qui se passe quand le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas. Le Secrétaire américain à l’Énergie Rick Perry a commandé une étude sur le besoin d’une «production d’électricité de base», en espérant que cette étude indique que le charbon reste indispensable.

Mais l’analyse menée par la Commission des transitions énergétiques (CTE) montre qu’avec la baisse rapide des coûts des batteries (autour de 70 % en 5 ans), les centrales à combustibles fossiles ne seront bientôt plus nécessaires. D’ici 15 ans, nous serons en mesure de construire des systèmes dans lesquels 90 % de l’électricité est produite par l’énergie solaire ou éolienne, pour un coût total, couvrant toutes les exigences de stockage et de sauvegarde, pour seulement 0,07 dollar par kWh. Ce qui est tout à fait compétitif face aux coûts actuels des combustibles fossiles.

Cette révolution technologique transforme le potentiel d’une croissance faible en carbone. Jusqu’à récemment, on supposait que certains pays, comme l’Inde qui va probablement devoir tripler sa production d’électricité dans les 20 prochaines années pour soutenir l’augmentation du niveau de vie, ne pourraient pas éviter une augmentation massive de leurs centrales au charbon. Mais une étude de l’Institut de l’énergie et des ressources de l’Inde illustre qu’une fois que les énergies renouvelables pourront atteindre un coût total de 0,07 dollar par kWh, elles seront en mesure de soutenir pleinement les besoins de montée en puissance de l’Inde.

Une illusion utopique

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Par conséquent, bien que les projections antérieures aient supposé que l’utilisation du charbon en Inde doive atteindre au moins 1.500 millions de tonnes par an, elle pourrait culminer à 900 millions de tonnes, puis diminuer. En effet, la consommation de charbon de la Chine diminue depuis trois ans. Celle de la Grande-Bretagne a chuté de 50 % en 2016 et le 21 avril de cette année, la Grande-Bretagne a connu sa première journée d’électricité sans charbon.

Les estimations de la CTE montrent que la décarbonisation de l’électricité pourrait produire une réduction de la moitié des émissions requises pour répondre à l’Accord de Paris qui a pour objectif de limiter l’augmentation des températures bien en deçà de 2°C par rapport à l’âge préindustriel -et sans les pertes de revenus contre lesquelles Trump a mis en garde à tort.
Face à ce succès, il pourrait même sembler que nous n’avons plus besoin de l’Accord de Paris ni d’autres interventions politiques, parce que la technologie à elle seule peut résoudre tous les problèmes. Mais c’est une illusion utopique, pour les raisons suivantes.

Premièrement, nous n’aurions jamais obtenu les coûts actuels de l’énergie éolienne et solaire sans les fortes subventions pour les énergies renouvelables à coût élevé au départ (jusqu’à 0,40 € par kWh en Allemagne). Ces subventions ont permis le développement technique et le déploiement à grande échelle, qui ont produit à leur tour une réduction des coûts si spectaculaire que ces subventions ne sont à présent plus nécessaires.

Deuxièmement, bien que la décarbonisation de l’énergie électrique soit essentielle et inévitable, elle n’est pas suffisante. Même si nous étendons l’électricité propre à autant d’activités que possible (l’électrification des automobiles, fourgonnettes, ainsi que la plupart du chauffage résidentiel et commercial), il nous restera encore certaines activités économiques vitales comme l’aviation, les transports routiers de marchandises sur de longues distances et la production d’acier et de ciment, où l’électrification a peu de chances d’être une réponse complète ou d’un bon rapport coût-efficacité, au moins avant plusieurs décennies.

Ainsi, aussi surprenant que soit le progrès technologique, nous aurons toujours besoin de Paris. Mais la réaction mondiale à la décision de Trump devrait nous laisser croire que nous aurons toujours Paris (ou des formes ultérieures de coopération internationale).

Tous les autres grands pays se sont engagés à maintenir leur engagement dans le processus de Paris. De nombreuses grandes entreprises, dont de nombreuses firmes et producteurs de combustibles fossiles, ont fait de même. Il en va de même pour les nombreuses grandes villes des États-Unis et pour des États extrêmement importants comme la Californie, qui soutiennent actuellement la campagne «We are still in» («Nous en faisons toujours partie»). Ces entités ont conclu à juste titre que le progrès technologique, nourri par une politique appropriée, peut offrir des économies à faibles émissions en carbone compatibles avec un accroissement de la prospérité.

Compromettre les progrès

Alors que les coûts des énergies renouvelables vont inévitablement continuer à baisser, les prix des combustibles fossiles vont également baisser et ce pour la même raison: des progrès techniques spectaculaires. Les coûts d’extraction du pétrole et du gaz de schiste ont diminué dans certaines régions de 60 %, lorsque les entreprises appliquent l’analyse avancée des données et l’automatisation pour améliorer les taux de réussite et pour réduire les coûts de forage. Mais la baisse des prix des combustibles fossiles pourrait sérieusement compromettre les progrès vers les objectifs de l’Accord de Paris, en ralentissant (même sans toutefois empêcher), la décarbonisation de l’approvisionnement énergétique et en induisant des effets de «rebond» de la demande, avec des consommateurs poussés à gaspiller inutilement une importante aide économique énergétique. Pour compenser ce risque, nous avons besoin d’une certaine forme de tarification du carbone, présente dans de nombreux pays en parallèle. Cela va nécessiter une coopération internationale, du type que l’Accord de Paris cherche même imparfaitement à atteindre.

Copyright: Project Syndicate, 2017.
www.project-syndicate.org

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