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Tribune

Rif, crise du déni de vérité et de gouvernement?

Par Professeur Ali SEDJARI | Edition N°:5041 Le 08/06/2017 | Partager

Le Pr. Ali Sedjari enseigne à l’Université Mohammed V, Agdal-Rabat et dans plusieurs universités françaises. Il est titulaire de la chaire Unesco des droits de l’Homme (2005- 2017) et préside des associations savantes telles que le Groupement de recherche sur espace et territoire (GRET) ou l’Association marocaine de l’urbanisme et de l’Aménagement (AMDAU). Membre du comité scientifique de revues prestigieuses, il a publié de nombreux ouvrages sur les questions de gouvernance, d’Etat, d’administration, du changement, des droits de l’Homme, des territoires... (Ph. Privée)  

Arrêtons de mettre sur le dos de Zefzafi tous les maux de la terre. Arrêtons de dresser les Marocains les uns contre les autres. C’est dangereux. Le mal endémique est le refus de voir la vérité en face. Et la crise actuelle n’est rien d’autre qu’une crise de l’action publique et d’une gouvernance contre-productive; une crise du déni de vérité et rien d’autre.

Quelque chose de diffus

Il y a un mal diffus: le pays est mal gouverné, l’administration est éloignée des réalités des citoyens, le dénuement et  la relégation. Les partis et les élus sont préoccupés plus par leurs intérêts personnels et égoïstes que par ceux des citoyens. La bureaucratie est coupée des réalités du pays: elle est plus dans la technique que dans la pensée. 

Le gouvernement est censé gouverner, mais il ne gouverne pas tout le monde et tout le temps, comme il ne gouverne pas assez ou pas du tout. Sa manière de gouverner est déconcertante, versatile dans le temps et l’espace.

Perversités multiples

Benkirane était  bouillonnant et agité, bavard et intempestif. Son successeur, du même parti, fait profil bas face aux cris de souffrance et de détresse émanant  de plusieurs régions du Maroc. Cette attitude n’est pas rassurante (voir encadré). Pourtant nous avons de bonnes connaissances sur les circuits du pouvoir et sur la prise de décisions, sur la manière dont les groupes d’intérêt luttent pour s’y insérer, sur les pratiques de l’action administrative. Nous connaissons bien les dysfonctionnements des collectivités territoriales, l’influence des représentations et des médiations, l’inertie des organisations publiques et les mille mécanismes en jeu dans cette action spécifique qu’est «gouverner».

Notre structure institutionnelle est symptomatique de perversités multiples venues des acteurs politiques et des relations confuses entre gouvernement et Parlement, entre administration centrale et collectivités locales, entre secteur public et secteur privé, entre Etat et société, entre élus et électeurs, entre ONG et Etat.

Le travail gouvernemental est incohérent et discontinu; l’administration est émiettée, partagée entre plusieurs pôles et plusieurs décideurs dont les rôles s’interfèrent et s’enchevêtrent. Les structures de souveraineté cohabitent avec les structures de marginalité. Des ministres puissants côtoient des figurants, parfois incompétents. Des technocrates bien formés côtoient des apprentis politiques.  Qui décide alors?

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Le 13 octobre 2016, le président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Ilyas Omary (au centre), dirigeait les débats du Conseil régional. Le 28 du même mois, Mouhcine Fikri périssait, broyé par une benne. Star de la politique nationale, le président du PAM a disparu de la scène tout au long de la crise de sa région (Ph. Privée)

Actes rares et attente longue

Les décisions se font rares parce que le discours dominant la vie politique n’est que promesses. C’est l’ordre verbal qui s’exécute, ce sont les promesses qui fusent  et c’est l’attente qui prime. Qu’a-t-on retenu du mandat de Benkirane ou celui de Abbas El Fassi ou bien encore celui de l’alternance?  Peu de choses et rien de durable.  La crise continue de sévir de plus belle dans les domaines vitaux et stratégiques.

Les rapports entre ceux qui définissent les politiques et ceux qui les mettent en œuvre sont compartimentés et flous. Les élites sont incapables de donner au Maroc cette cohésion qui est produite ailleurs par la résolution des conflits et des mécanismes de mobilisation. Alors, au lieu de reprocher au citoyen  d’exprimer sa colère, il vaut mieux agir et réformer, anticiper et transformer, écouter et dialoguer.

Ce qui est en crise aujourd’hui dans notre pays, c’est la gestion politique et administrative, c’est la part d’imaginaire de la volonté d’action. Là où il n’y a pas de projets, il n’y a que des rivalités. Partout on observe des signes réels d’inquiétude face à une gouvernance frileuse et stérile. Les réformes se suivent sans effets pratiques. L’Etat a fini par devenir le gestionnaire de ses propres échecs. La manivelle réformatrice tourne dans le vide.

Le dessein national dépasse les clivages et s’inscrit dans la durée. C’est l’occasion rêvée de sceller un vrai  pacte social, d’élaborer un projet de société. Cela est à notre portée. Il suffit de le vouloir pour ne pas basculer vers l’inconnu. «Les conflits, disait Nelson Mandela,  ne sont que la manifestation du déni de la  vérité, il faut avoir la sagesse de les régler avant même qu’ils ne débutent. Nous travaillons ensemble pour soutenir le courage là où il y a la peur, pour encourager la négociation là où il y a les conflits, et donner l’espoir là où règne le désespoir».

Le gouvernement assure peu

Le Roi est constamment dans l’action et le mouvement; il trace les orientations importantes et impulse.
Mais le gouvernement assure mal le suivi, informe peu, ne communique pas, ne rend pas compte. Il travaille peu en équipe, et plus grave encore, la logique bureaucratique tend à aggraver le déficit d’exécution. De plus, le cloisonnement des services et les conflits de compétence compromettent la bonne exécution des décisions transversales.
Les rivalités entre ministres, agents et élus, services et départements ainsi que les divergences, fortes dans la coalition gouvernementale, freinent l’exécution. La lourdeur et les rigidités des appareils administratifs multiplient ainsi les risques de distorsions et d’écarts, de conflits et de contestations.
Le système administratif est devenu un enfer social et éthique pour les citoyens.
L’agitation dans le  Rif  résulte du déficit de gouvernabilité, de cette  mal-gouvernance que le  Roi, en  personne, dénonce dans des lettres et des discours,  avec des mots acerbes et justes.

 

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