Economie

«Notre problème? Le tassement du capital fixe!»

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5007 Le 20/04/2017 | Partager
Il ne suffit pas d’investir dans l’infrastructure pour créer de la croissance et l’emploi
Sans savoir-faire, de belles machines se transforment en charges
Dans bien des secteurs, les industriels redeviennent des commerçants
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Ancien ministre de l’Economie et des Finances, le Pr Mohamed Berrada a été un artisan du redressement des finances publiques dans les années 1980. En plus de ses responsabilités académiques, il dirige actuellement le Centre de recherche Links de la faculté des sciences économiques de l’Université Hassan II à Casablanca.

- L’Economiste: Le Maroc consacre 32% du PIB à l'investissement sans impact significatif sur la croissance. Quelle lecture faites-vous de cette situation?
- Mohamed Berrada:
C’est vrai. Ces investissements n’agissent pas en direct sur la croissance et ils ne sont pas créateurs d’emplois permanents. Ils sont constitués surtout  de dépenses d’infrastructures, principalement de la part de l’Etat et des entreprises publiques. C’est nécessaire pour la croissance à long terme des secteurs productifs. Mais ces derniers restent faibles.
Il faut comprendre qu’il ne suffit pas d’investir en capital fixe pour créer de la croissance et de l’emploi. Vous pouvez avoir une belle machine, mais si vous n’avez pas le savoir-faire pour en tirer le maximum de rendement et de nouveauté, elle constituera surtout une charge pour vous.
Dans notre économie, il semble qu’il y a un tassement du capital fixe, car il n’est pas moulu avec  du capital immatériel, susceptible d’améliorer la productivité des facteurs de production. Regardez  par exemple notre balance commerciale, elle reste largement déficitaire, en dépit des exportations massives de voitures. Ce déficit structurel traduit la faiblesse de la compétitivité de notre économie dans un environnement de plus en plus agressif. Dans ce contexte, l’éducation et l’économie de la connaissance restent le défi majeur que notre pays doit affronter  pour améliorer la productivité de notre économie et donc sa compétitivité. C’est à ce niveau que se situent les facteurs de la croissance.
 - Pourtant le PIB devrait croître de 4,5% cette année…
- Oui, après une croissance de 4,5% en 2015 et 1,1% en 2016. La croissance fluctue d’année en année et reste largement dépendante des aléas climatiques et de la conjoncture économique chez nos partenaires. Nous avons un véritable problème de qualité de la croissance!  Nous avons vraiment besoin d’inventer un nouveau modèle et d’élaborer une stratégie à long terme pour une croissance plus régulière, plus inclusive et plus équitable.
- Avec quels leviers d’action? Tout le monde est d’accord sur le diagnostic, mais pas sur la démarche.
- Il faut accélérer le processus de diversification de  notre économie. Y compris celui du secteur agricole. Cela se fait déjà. Mais on assiste aussi à une évolution directe et rapide du secteur primaire au secteur tertiaire. Les services se développent plus vite que l’industrie, alors que cette dernière est le véritable moteur créateur d’emplois directs et indirects.
A côté de l’essor des nouveaux métiers comme l’automobile ou l’aéronautique, un pan important de notre secteur industriel traditionnel et employeur de main-d’œuvre s’essouffle: textile, cuir, sidérurgie, mécanique, plastique, etc. L’industriel redevient parfois commerçant, importe de Turquie ou de Chine ce qu’il fabriquait avant, et avec moins de problèmes. Il faudrait vraiment soutenir ces secteurs par un plan de relance adéquat.
 - Une politique keynésienne vous semble-t-elle une piste crédible?
- S’il s’agit d’injecter de l’argent tous azimuts, je ne le crois pas. Pour deux raisons: d’abord l’excès d’ouverture commerciale fait que toute politique de relance économique ou sectorielle se traduirait plutôt par une augmentation des importations, bénéficiant ainsi plus aux entreprises à l’étranger qu’aux entreprises marocaines, aggravant de ce fait notre déficit extérieur. Ensuite, elle se traduirait par une aggravation de notre endettement. Or la stabilité de notre cadre macroéconomique doit être une préoccupation permanente. Un dérapage budgétaire risque de se traduire par une perte de réserves de changes.
Ce n’est pas le cas des Etats-Unis, par exemple. L’Amérique finance ses déficits internes et externes avec sa propre monnaie. Ainsi, si l'on additionne les deux promesses de Trump, à savoir les réductions d'impôts -sans savoir si cela concernera  la classe riche encore une fois ou la classe moyenne- et les investissements en infrastructures, on situe le déficit américain entre 5% et 7% du PIB pour l'exercice 2017-2018, ce qui va augmenter la dette publique.
Mais pas de problème. Après un débat au congrès, on va recourir à la Réserve fédérale américaine. Et la présidente, Janet Yellen, a déjà laissé entendre qu'elle allait procéder à des hausses de taux d'intérêt en 2017. La question est d'importance, car du taux d'intérêt des Etats-Unis dépend à la fois celui des autres monnaies, mais aussi le taux de change entre le dollar et l'euro, et en définitive… celui du dirham.
Propos recueillis par
Abashi SHAMAMBA

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