Chronique

Le protocole blockchain: Révolution ou mirage?

Par Omar Fassal | Edition N°:4863 Le 26/09/2016 | Partager

Omar Fassal est financier, expert en finance internationale. Il est également auteur du livre «Tout savoir sur la finance», et chroniqueur pour L’Economiste et Atlantic Radio. Retrouvez-le sur www.fassal.net. (Ph. OF)  

Le bitcoin est une monnaie électronique créée en 2009 en pleine crise financière. L’idée du Japonais Satoshi Nakamoto, qui en est  le créateur, est louable: créer une monnaie indépendante du système des banques centrales. En effet, pendant des siècles, battre la monnaie fut considéré comme une fonction régalienne, qui relève du pouvoir de l’Etat. L’idée du bitcoin est celle d’un système de paiement qui permet d’échanger avec d’autres membres directement, sans passer par le circuit classique du paiement composé d’intermédiaires bancaires, ni par une monnaie émise et contrôlée par les banques centrales. Le bitcoin fut d’abord un objet de spéculation. En effet, la quantité émise est convenue dans le protocole de création de la monnaie, et sa parité s’ajuste selon la demande face au dollar et aux autres monnaies étatiques. Plusieurs acteurs du secteur financier se sont mis à parier sur l’évolution future du bitcoin.
Ce qui est davantage intéressant que le bitcoin en lui-même tient à la technologie sous-jacente qui le fait fonctionner. Celle-ci se base sur un protocole de blockchain. Il s’agit là d’un protocole destiné à enregistrer toutes les transactions passées et à venir entre les participants, dans un grand livre comptable ouvert, consultable par tous les membres de la communauté. Pour qu’une nouvelle transaction entre deux membres soit enregistrée dans ce livre comptable, elle doit être validée par plusieurs membres du réseau appelés les mineurs. Ces membres volontaires apportent au réseau une puissance de calcul grâce à leurs ordinateurs personnels et sont rémunérés en bitcoin pour le service rendu. Littéralement, la blockchain est une chaîne de blocs d’informations validées par les membres. La confiance du système repose sur le système en lui-même. En d’autres termes, le système est jugé sûr, car le livre comptable est dupliqué chez tous les intervenants qui peuvent le consulter. Du coup, une manipulation frauduleuse par un intervenant isolé serait visible car la version originale du livre comptable est détenue par l’ensemble des participants.
La révolution pourrait venir de l’application de la technologie sous-jacente de la blockchain à une panoplie plus large de transactions. En effet, le rôle de plusieurs intervenants dans la vie économique et même au-delà est de créer de la confiance. Hors, si la technologie de la blockchain est réellement infaillible, comme nous le promettent ses défenseurs, cela signifie que les tiers de confiance deviennent inutiles. Ils sont alors court-circuités et les échanges sont dénoués de gré à gré (Peer to Peer). Les premiers concernés avec la création du bitcoin sont naturellement les banques. Dans un système pareil, le rôle de tiers de confiance que jouait la banque pour dénouer une transaction entre deux individus, à travers des moyens de paiement authentifiés, devient inutile. De plus, le rôle de la banque en tant que dépositaire des avoirs et teneur d’un livre comptable, capable de recenser les fonds détenus par chaque individu, devient également inutile, car ce fameux livre comptable devient décentralisé chez l’ensemble des parties.

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Le changement pourrait s’étendre au-delà du domaine financier. En effet, si ce protocole est capable d’enregistrer de façon inviolable des transactions, et de conserver un état des lieux de la propriété privée de chaque participant, on peut imaginer son application à d’autres champs de la vie quotidienne. L’utiliser pour enregistrer les transactions de biens immobiliers, court-circuitant les notaires et les conservations foncières. Le Honduras a déjà démarré une expérience dans ce sens, avec des transactions immobilières désormais enregistrées en parallèle grâce à un protocole de blockchain. On peut aussi s’en servir pour comptabiliser les votes, pour inscrire la propriété privée des œuvres artistiques, pour échanger des titres financiers, pour enregistrer tout type de contrats légaux (smart contracts)…
La technologie de la blockchain est prometteuse dans de nombreux domaines, mais il faut garder en tête les nombreux risques qui y sont associés. En effet, plusieurs questions restent ouvertes. D’abord, la blockchain est censée conserver les transactions passées et toutes les transactions à venir. Sa taille croît de façon exponentielle. Une taille limite sera atteinte, la puissance du réseau sera-t-elle suffisante alors pour la stocker entièrement? Si l’on supprime des parties de la blockchain pour l’alléger, cela pose naturellement des problèmes de sécurité.
La seconde question qui se pose est celle de la décentralisation du système. Le réseau est censé être décentralisé, mais si une seule personne fait l’effort de contrôler plusieurs nœuds du réseau et s’associe à d’autres intervenants peut-elle devenir majoritaire et le contrôler? Cette notion de décentralisation est importante, car elle peut amener à la mise en place d’un système complètement anonyme et opaque. Cela conduit à un manque de traçabilité du circuit suivi par les fonds (en bitcoins par exemple), ce qui facilite le financement du terrorisme, du blanchiment d’argent et des activités illégales.

Ironie de l’histoire

L’ironie de l’histoire est que la blockchain fut inventée pour court-circuiter l’Etat, alors que son avenir dépend de la réaction de l’Etat. En effet, passer du troc à la monnaie métallique, puis de la monnaie métallique à celle en papier ont tous deux nécessité un élément clé pour que ces évolutions deviennent réalité: il faut donner au nouveau moyen de paiement une valeur légale reconnue devant les tribunaux. Plusieurs pays réfléchissent à la valeur légale qui doit être accordée aux transactions dénouées sur le réseau blockchain, et à la propriété privée détenue à partir de ce réseau. Sans cette reconnaissance, le développement n’amènera pas autant de changement qu’espéré.

 

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