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Economie

Vérités et mensonges sur la filière des clandestins africains au Maroc

Par L'Economiste | Edition N°:736 Le 30/03/2000 | Partager

. Cette affaire a défrayé la chronique au cours de ces dernières semaines. L'Economiste a enquêté

. Les "accidents" ont été réguliers durant les mois de janvier et février

. La version des attaques de malfaiteurs a été exagérée


Cela s'est passé pendant les premiers jours de l'an 2000. A Taza, un matin du 4 janvier, un homme originaire d'Afrique noire est transporté à l'hôpital Ibnou Bajja. Ses jambes sont écrasées. Il est passé sous un train. A l'hôpital, le médecin est obligé de l'amputer. L'homme est de nationalité nigériane. Dans les semaines qui ont suivi, des cas semblables se sont présentés. Un Africain venant du Sud était hospitalisé, puis amputé des jambes car elles avaient été écrasées par un train. C'est ainsi que commença l'affaire des clandestins africains au Maroc... du moins, dans sa version officielle.
"Ils sont déposés dans les frontières maroco-algériennes", avance un habitant de Taza. Pour ceux qui possèdent un passeport, le cachet des autorités algériennes est souvent remarqué. Afin d'arriver au Maroc, les Africains clandestins empruntent différents trajets. Ceux qui en ont la possibilité traversent le gazoduc. D'autres, plus connaisseurs de la géographie du Maroc, suivent depuis la frontière algérienne, les plaines avoisinant les montagnes de l'Atlas. Les oueds secs et les champs restent la piste par excellence des clandestins. Des paysans marocains assurent avoir vu des familles entières de Noirs africains traverser les champs. Ceux qui arrivent directement à Oujda se déplacent de nuit. Ils suivent les réverbères. Pour identifier le territoire sur lequel ils se trouvent, ils s'en remettent à la lumière: celle-ci est blanche en Algérie et jaune au Maroc. A Oujda, ils prennent le train en direction de Fès, plaque tournante de la contrebande et de la clandestinité.

Au Maroc, comment vivent-ils?


Ils essaient de regagner Mellilia ou Tanger par tous les moyens. Les Africains clandestins sont recherchés par la police. A Taza, des patrouilles régulières sont organisées. Il y a quelques semaines, plus de 150 Africains clandestins ont été refoulés vers leur pays d'origine. "Ils ne sortent des grottes que la nuit. Ils cherchent de la nourriture", confie un jeune Tazi. Début janvier, il a fait particulièrement froid. Ils ne pouvaient plus se cacher dans les grottes. Ils sortaient la nuit en groupe. Certains se livraient à la mendicité. Les habitants de Taza les aidaient. Ils leur donnaient à manger et des djellabas pour se protéger du froid, d'autant plus que cela coïncidait avec Ramadan, mois de charité.
"Depuis le 4 janvier, j'ai suivi de près cette affaire". La personne qui parle a été très proche des Africains qui arrivaient à l'hôpital Ibnou Bajja. Elle tiendra à garder l'anonymat. "Un Malien est arrivé quelques jours après le Nigérian. Selon lui, il faisait partie d'un groupe de clandestins. On les a fait monter dans un train de marchandises à Oujda où on leur a demandé d'éviter la gare de Taza, un point de contrôle. Ils sautent du train avant son arrêt dans la gare et le regagnent lors du démarrage. "Ce Malien était arrivé en retard. Un de ses amis l'a attrapé par la main, et selon lui, un agent de la gare l'a surpris par derrière. Le train a pris de la vitesse. Le Malien est tombé. On a dû l'amputer. Quelques jours après, son frère est venu le chercher". Cette personne, motivée uniquement par la volonté de porter secours aux "accidentés" du train, a refusé de se prononcer sur l'existence d'agressions organisées contre les clandestins africains. Cependant, elle a assuré que ce "phénomène" a cessé depuis "fin février, début mars..."

Une dépêche de l'Agence France Presse (bureau de Rabat) a repris l'incident du Malien. Intitulée "Oujda-Fès, un chemin de fer à hauts risques pour les clandestins africains", cette dépêche rapportait l'existence d'une bande de malfaiteurs marocains qui agresseraient les clandestins africains. La Direction Générale de la Sûreté Nationale procède à une mise au point le 18 mars où elle donne sa version des faits: "En date du 14 janvier 2000, un ressortissant malien de 26 ans et répondant au nom de Diallo Mountaga entré clandestinement au Maroc, a fait une chute accidentelle à la gare de Taza, au moment où il tentait de monter, avec d'autres Africains, dans un wagon de marchandises d'un train en marche". Et ajoute le communiqué: "Les prétendues bandes de malfaiteurs... n'existent à l'évidence que dans l'imaginaire de l'auteur de la dépêche".
Il s'appelle Kingsley Osaze. Il est originaire du Nigeria et se trouve hospitalisé à Ibnou Bajja depuis la mi-février. Vraisemblablement, il voulait rejoindre son frère en Espagne. Arrivé à Oujda par l'Algérie, il tentait d'emprunter le chemin qui mène à Fès. "J'ai pris le car à Oujda, dit-il, je voulais me rendre à Fès". Descendant à Taza par erreur, deux jeunes Marocains l'ont abordé. "Je ne parle pas français, mais j'ai compris qu'ils me demandaient des cigarettes. J'ai fait signe que je n'en avais pas.
Après, l'un deux s'est avancé vers moi. Il a essayé de me prendre ma jacquette, je me suis défendu. Le deuxième m'a attaqué avec un couteau. J'ai été blessé au doigt. Ils m'ont pris mon sac, mon argent, mes papiers. Ils m'ont frappé et traîné par terre. J'ai perdu connaissance. Je me suis réveillé à l'hôpital".

Concours de circonstances?


Selon des témoins oculaires, M. Osaze a été retrouvé sous un pont de Oued Amlil à quelques kilomètres au sud de Taza. "C'est la Protection Civile qui l'a transporté à l'hôpital". A Ibnou Bajja, M. Osaze dit avoir rencontré des compatriotes. "Ils ont été agressés par des Marocains", assure-t-il.
Comme la DGSN, certains voient dans ces récits de simples fabulations de personnes déçues. Mais on peut se demander légitimement pour quelle raison ces accidents ont eu lieu de janvier à février 2000 et jamais auparavant. Pourquoi cela s'est passé avec une régularité presque parfaite (un blessé par semaine)? Et surtout, pourquoi les accidents ont cessé après la diffusion de la dépêche de l'AFP? Simple concours de circonstances? Peut-être. En tout cas, le flux des clandestins s'est réduit depuis quelques semaines, car à la frontière, on leur dit qu'au Maroc, des bandes de "malfaiteurs" vont les jeter du train. Rien ne vaut la peur pour arrêter ceux qui fuient la misère...

Anouar ZYNE

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