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    Tribune

    Pauvre entrepreneur!

    Par Najia MSEFER, Enseignante à l'ISCAE

    Par L'Economiste | Edition N°:741 Le 06/04/2000 | Partager

    . Bureaucratie, absence de visibilité, corruption, justice, cherté du loyer de l'argent... bien des contraintes jalonnent la parcours de l'entrepreneur

    Je ne sais pas pourquoi tu attires autant d'antipathie et d'animosité: les services des impôts te persécutent, les représentants de la CNSS trouvent un malin plaisir à te rendre visite, à contrôler la moindre opération que tu as effectuée (ne sont-ils pas là pour défendre les intérêts des salariés?). La banque te met les bâtons dans les roues, je dirais même qu'elle t'asphyxie au moment où tu as le plus besoin d'elle. De toute façon, tu lui appartiens déjà (ta personne, tes biens et même tes enfants ne lui échapperont pas après ton décès). Ton personnel te menace régulièrement, et en cas de retard dans le paiement des salaires, tes employés n'hésitent nullement à utiliser l'arme qu'ils détiennent, celle de faire grève pour t'empêcher de faire face à ta commande. Tant pis pour toi si tu n'as pas respecté les délais de livraison quels que soient les frais que tu as engagés (achat de matières premières, fournitures, façonniers, broderie etc...). Ceci n'a pas d'importance, tu n'as qu'à assumer tout seul les conséquences qui en découlent. N'es-tu pas le patron?
    En gros, les machines qui tournent même si c'est parfois dans le vide, attirent les méchants loups et tu dois faire face à tout ce monde qui t'attend au tournant. Tu dois affronter ces situations tout seul, personne ne te viendra en aide, même la justice de ton pays en qui tu crois fermement. La vérité, tu n'es pas aimé, tu n'es pas respecté, n'es-tu pas celui qui exploite la classe ouvrière qui travaille pour toi. Tu dis leur payer le SMIG, respecter leurs droits, payer les impôts, les cotisations de la CNSS, etc... Tu peux dire ce que tu veux, personne ne te croit, toi-même parfois tu commences à douter de ta bonne foi. Tu ne comprends pas ce qui t'arrive, et bien moi je vais te le dire, tu es un pauvre imbécile, au lieu de garder tes économies pour tes vieux jours; et bien non, tu te croyais malin, tu te disais je vais investir, je vais créer de l'emploi, je vais participer au développement économique de mon pays; je suis quelqu'un d'actif. Et bien mon cher ami, je te rappelle que ton idéalisme t'a poussé très loin. Par ta faute, tu t'es engagé dans une galère où il n'y a pas d'issue. Tu penses t'en sortir grâce à ta persévérance, à ton courage, à ton goût pour le travail, tu espères aussi que les pouvoirs publics vont avoir pitié de toi et vont essayer de te faciliter la tâche. Certes, tu as raison d'y croire car, quand tu lis les journaux, tu constates qu'il y a beaucoup de projets, de promesses et tu te dis: cette année, je vais pouvoir m'en sortir. Pauvre idéaliste, tu ne piges pas facilement, notre gouvernement est composé de grands intellectuels, de spécialistes dans le domaine de l'économie, du droit, de la gestion et du conseil etc. Et par définition, les intellectuels, sont ceux qui réfléchissent, ceux qui se posent des questions, qui remettent en cause les phénomènes existants et qui ne prennent pas de décision à la hâte. Toute réflexion demande du temps: il faut constituer des commissions pour réfléchir, il faut suivre des procédures, il faut respecter la hiérarchie etc. Et quand ces grands avancent une idée, elle est peut-être géniale, mais elle ne peut être efficace du moins pas dans l'immédiat. Si pour ces personnes le temps peut prendre tout son temps, toi tu ne peux te permettre ce luxe, chaque jour qui passe c'est de l'argent perdu, le compteur de la banque tourne, les agios augmentent, les intérêts de retard se multiplient, le débit de ton compte s'agrandit et on te dira: tu es un mauvais gestionnaire, si tu recrutais des spécialistes, des diplômés supérieurs (ne sont-ils pas au chômage?), tu ne serais pas dans cette situation. Mais ce que personne ne veut comprendre, c'est qu'un cadre, quels que soit sa formation ou son diplôme, revient excessivement cher (salaire élevé, plus IGR, plus CNSS) pour ton modeste budget de fonctionnement. Et attention, ce n'est pas fini, le cadre que tu auras recruté agira comme un simple salarié sans aucun esprit d'initiative, il ne sera pas concerné par les difficultés que tu gères. S'il ne donne pas satisfaction, tu ne pourra pas le remercier, même en lui payant les indemnités de licenciement prévues par la loi.
    Monsieur estimera qu'il est lésé, et le juge qui sera saisi de l'affaire cherchera à protéger les intérêts du salarié en considérant la résiliation du contrat comme une rupture abusive, ce qui nécessite l'octroi de dommages et intérêts pour le pauvre salarié! Gare à toi si tu n'as pas de quoi payer, tu risques gros. Le juge n'hésitera pas à faire appel à la force publique, car Monsieur le juge a pour fonction de trancher en toute équité, mais parfois il tombe sous le charme du salarié qu'il considère souvent vulnérable! C'est drôle, dans ce pays, on protège toutes les catégories sociales, il n'y a que toi qui ne mérite qu'on se soucie de toi. Tant pis pour toi, si tu as renoncé à ton minimum de confort pour pouvoir investir. Entre nous tu te croyais intelligent, pas aussi stupide que ceux qui accumulent des richesses en les plaçant dans les banques ou dans l'immobilier. Tu aurais eu une grande villa à Anfa ou à Californie, tu roulerais dans une BMW parce que tu tiens à ta vie et tu ne veux pas courir de risques sur nos routes marocaines pour la plupart meurtrières (ceci est un autre problème qui mérite qu'on s'y intéresse). En plaçant ton argent dans une banque, tu aurais récolté de quoi vivre convenablement le restant de ta vie. Et avec ça tu serais respecté, admiré, je dirais même aimé. Malheureusement ton manque d'intelligence et de bon sens t'a poussé à t'engager dans une galère dont tu ne t'en sortiras jamais. Je n'exagérerai pas en affirmant que tu as contracté une maladie qui te collera toujours à la peau.
    Les gens finiront par te fuir après t'avoir rappelé que si tu ne t'es pas enrichi, c'est parce que tu es un imbécile, non seulement tu n'as pas su profiter des opportunités qui se sont présentées à toi, mais en plus, tu continues à croire à la loi et à la justice de ton pays. Tu refuses de jouer le jeu et tu tiens tête aux représentants de l'Etat, tu refuses de régler tes problèmes à l'amiable en permettant à ces fonctionnaires la possibilité de profiter de quelques avantages que tu peux leur offrir discrètement. Que pourrais-je te dire de plus, la vie ne t'a pas gâté. Maintenant, essaie de tenir le coup! Accroche-toi! Et pries chaque jour pour que Dieu t'envoie un ange qui te débarrasserait de ce lourd fardeau, même au prix symbolique, et contente-toi de dire: "Adieu veaux, vaches, moutons".

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