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Le nouveau périle jaune : Asie: Les premiers signes d'éssoufflement

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Paul Krugman est professeur d'économie à l'université de Stanford. Le titre de son dernier ouvrage est " Peddling Prosperity : Economic Sense and Nonsense in the Age of Diminished Expectations ".


Il fut une époque où, en Occident, les leaders d'opinion étaient à la fois impressionnés et effrayés par les incroyables taux de croissance des économies d'Europe de l'Est. La vitesse à laquelle ces pays étaient passés de l'état de sociétés paysannes à celui de puissances industrielles semblait remettre en question la domination de l'Occident, aussi bien en termes de pouvoir que d'idéologie.
Les dirigeants de ces pays ne partageaient en effet pas notre foi dans l'économie de marché et les libertés civiles illimitées. Ils affirmaient avec une croissante assurance que leur système, capable de sacrifier les intérêts à court terme du consommateur pour assurer une croissance à long terme, parviendrait finalement à surpasser des sociétés occidentales toujours plus chaotiques.
Le fossé entre les performances économiques de l'Est et celles de l'Ouest a fini par devenir un problème politique. Les Démocrates ont repris le pouvoir à la Maison Blanche sous la houlette d'un nouveau président jeune et dynamique qui avait promis de " remettre la nation en mouvement " - promesse qui signifiait, pour lui et ses plus proches conseillers, qu'il fallait accélérer la croissance économique américaine afin de répondre au défi de l'Est.
Cette époque était, bien sûr, celle du début des années 1960. Le jeune président dynamique s'appelait John F. Kennedy. Les exploits technologiques qui inquiétaient tant l'Occident étaient le lancement du Spoutnik dans l'espace et l'avance des Soviétiques dans ce domaine. Quant aux pays dont les économies connaissaient une forte croissance, il s'agissait de l'URSS et de ses États satellites.

LES DRAGONS DE PAPIER

Existe-t-il réellement un parallèle entre la croissance qu'ont connu les pays du pacte de Varsovie dans les années 1950 et la progression économique spectaculaire des pays asiatiques qui inquiète aujourd'hui les spécialistes? A certains égards bien sûr, la comparaison est un peu excessive : le Singapour des années 1990 ne ressemble guère à l'Union soviétique des années 1950 et Lee Kuan Yew, l'ancien premier ministre et actuellement ministre honoraire n'a rien à voir avec Nikita Khrouchtchev et a fortiori Joseph Staline. Et il y a fort peu de risques qu'un touriste séjournant dans l'un des hôtels rutilants de Singapour établisse le moindre parallèle avec un établissement moscovite infesté de cafards.
Il existe pourtant des similitudes étonnantes entre les deux lieux et les deux époques. Les nouvelles puissances industrielles asiatiques, tout comme l'URSS des années 1950, ont atteint un taux de croissance rapide en grande partie grâce à une mobilisation extraordinaire de leurs ressources. De la même façon, la progression des pays asiatiques, comme celle de l'Union soviétique du temps de son envol économique, semble davantage due à une mobilisation fantastique de facteurs de production comme le travail et le capital qu'à des gains de productivité.
Prenons le cas de Singapour. Entre 1966 et 1990, l'économie de ce pays a connu un taux de progression remarquable de 8,5 % par an, soit trois fois celui des États-Unis ; le revenu par habitant a augmenté de 6,6 % par an, doublant presque tous les dix ans. Cette performance représente un véritable miracle économique, fondé, hélas, davantage sur la transpiration que sur l'inspiration : Singapour a en effet progressé grâce à une mobilisation de ses ressources humaines que n'aurait pas dénoncée Stakhanov.

Le pourcentage des actifs dans la population totale s'est envolé, passant de 27 à 57 %. Le niveau d'éducation a par ailleurs progressé de manière extraordinaire. En 1966, plus de la moitié des travailleurs n'avait suivi aucun enseignement classique. En 1990, .les deux tiers possédaient un diplôme de second cycle Enfin et surtout, le pays avait consenti un effort massif : l'investissement, qui représentait jusqu'alors 11 % de la production, a dépassé les 40 %.
Même sans procéder à une comptabilité rigoureuse, ces données montrent clairement que la croissance de Singapour a reposé en grande partie sur une évolution de comportements qui ne se reproduira plus. Exemples ? Le taux d'activité a presque doublé en une génération.
Ce phénomène ne pourra pas se répéter ; la grande majorité des actifs singapouriens possèdent un diplôme d'études secondaires alors qu'autrefois à peine la moitié des salariés avait reçu une éducation ; mais il est difficile de penser que, d'ici 25 ans, la plupart d'entre eux auront décroché un doctorat. Dernier point : un niveau d'investissement s'élevant à 40 % de la production constitue, dans tous les cas de figure, un chiffre exceptionnel : il serait ridicule de le voir monter à 70 %. Conclusion : Singapour ne pourra plus atteindre à l'avenir les taux de croissance qu'il vient de connaître.

LE MYSTERE QUI N'EN ÉTAIT PAS UN

La croissance extraordinaire des nouvelles puissances industrielles d'Asie de l'Est ont fortement influencé les conceptions économiques et géopolitiques traditionnelles. On affirmait jusqu'ici que le succès de ces pays démontrait l'inadaptation de notre politique traditionnelle de laisser-faire ; c'était une preuve de l'efficacité des politiques industrielles sophistiquées et des mesures protectionnistes. Des auteurs comme James Fallow déclaraient que ce continent avait élaboré un " système asiatique " , dont nous ignorions les leçons à nos risques et périls.
Mais les nouvelles puissances industrielles de la ceinture Pacifique, qui ont su mobiliser leurs ressources, ont reçu une récompense qui est, ni plus ni moins, celle que nous enseigne la théorie économique primaire la plus banale. En effet, la croissance des pays asiatiques cache un secret, il s'agit tout simplement de la capacité à différer la récompense, de la volonté de sacrifier la satisfaction présente à un gain futur.
Voici une réponse difficile à accepter, surtout pour les conseillers politiques américains qui reculent devant la délicate tâche consistant à réduire les déficits et à augmenter le taux d'épargne des États-Unis. Mais si l'économie est une science triste, ne n'est pas la faute des économistes : c'est simplement parce qu'en définitive, il faut nous soumettre à la tyrannie des chiffres et à la logique qu'ils expriment.

L'exemple est, il est vrai, extrême. D'autres économies d'Asie du sud-est en pleine croissance n'ont pas accru leur population active dans de telles proportions, ni accompli des progrès aussi spectaculaires en matière d'enseignement et d'investissement. La conclusion est toutefois la même : on ne constate aucune amélioration des niveaux de productivité.
Cette réflexion va tellement à l'encontre des convictions actuelles que les économistes qui l'ont menée ont du mal à se faire entendre. Dès 1982, pourtant, Yuan Tsao, une diplômée de Harvard, a démontré dans sa thèse qu'il existait peu de preuves d'une croissance de la productivité à Singapour. Son travail a malheureusement été " ignoré ou mis de côté et considéré comme inconcevable " (comme l'explique l'universitaire, Young, dans son essai "The Tyranny of Numbers".)

LA BAISSE DE LA CROISSANCE AU JAPON

Qu'en est-il du Japon ?
Tous ceux qui croient fermement que l'avenir de l'économie mondiale se décide dans les pays de la ceinture Pacifique répondent à leurs détracteurs (qui doutent des prévisions de croissance dans les pays de l'Asie de l'Est) en citant l'exemple japonais. Voici en effet un pays qui était pauvre au début et se trouve aujourd'hui être la deuxième puissance industrielle mondiale. Pourquoi les autres pays du continent asiatique ne pourraient-ils faire de même ?
Deux réponses à cette question.
Tout d'abord, si beaucoup d'auteurs ont parlé du " système asiatique " - dénominateur commun englobant toutes les réussites des pays d'Asie - les statistiques conduisent à des conclusions différentes. En effet, la croissance du Japon dans les années 1950 et 1960 ne ressemble pas au modèle de Singapour des années 1970 et 1980. Le Japon, contrairement aux " tigres " d'Asie du sud-est, semble avoir fondé sa croissance sur une forte progression de sa production et de sa productivité. Aucune économie en forte croissance ne semble approcher les niveaux de productivité de l'économie américaine à l'exception du Japon.

Par ailleurs, les performances japonaises ont sans conteste été remarquables, mais l'ère de la croissance miraculeuse est en grande partie révolue. Les livres écrits sur le sujet semblent d'ailleurs souffrir d'un décalage dans le temps, car les auteurs parlent du Japon comme s'il était toujours cette puissance économique en explosion des années 1960 et du début des années 1970.
Or en 1992, le revenu par habitant ne représentait encore que 83 % de celui de l'Américain et la production globale de l'archipel atteignait 42 % seulement de celle des États-Unis. Pourquoi de telles différences ? Parce que la croissance japonaise entre 1973 et 1992 s'est beaucoup ralentie par rapport aux années fastes ; le PIB n'a augmenté que de 3,7 % par an et le PIB par habitant n'a progressé que de 3 % annuellement. Les États-Unis ont également vécu un ralentissement de leur croissance après 1973, sans que le mouvement soit aussi dramatique.
Au vu des preuves de plus en plus évidentes de la hausse, même modeste, de la productivité américaine, on peut logiquement conclure que si jamais le niveau de productivité de l'économie japonaise rattrape celui des États-Unis, ce ne sera que très lentement.

LE SYNDROME CHINOIS

Pour les sceptiques, le cas de la Chine soulève des problèmes beaucoup plus complexes. Même si le pays reste encore très pauvre, sa population est tellement importante qu'il deviendra nécessairement une puissance économique majeure, même s'il ne réussit à atteindre qu'une infime fraction des niveaux de productivité occidentaux. La Chine d'ailleurs, contrairement au Japon, affiche ces dernières années des taux de croissance économique impressionnants.
Mais que lui réserve l'avenir ?
Miser sur une explosion de l'économie chinoise est délicat à la fois pour des raisons pratiques et philosophiques. Sur un plan pratique d'abord, nous savons que l'économie de la Chine progresse très rapidement, mais on ne peut accorder une grande confiance à la qualité de ses indicateurs économiques. On a récemment appris, par exemple, que les données officielles publiées par la Chine sur l'investissement étranger amplifiaient la réalité d'un facteur de un à six. La raison d'une telle distorsion ? Le gouvernement chinois offre aux investisseurs étrangers des avantages fiscaux et des dérogations, incitant ainsi les entrepreneurs locaux à inventer des partenaires étrangers fictifs ou à travailler par l'intermédiaire de couvertures étrangères. Cette anecdote n'incite pas à faire confiance aux chiffres qui émanent de cet environnement dynamique, mais terriblement corrompu.

"Philosophiquement", quand on mise sur un boom de l'économie chinoise, on se heurte au problème du choix de l'année de repère. Si l'on mesure la croissance de la Chine depuis la date où elle s'est tournée vers le marché de façon décisive, disons en 1978, on ne peut nier que la productivité s'est améliorée de manière spectaculaire et que les facteurs de production ont rapidement augmenté. Mais ce redressement majeur de la productivité chinoise n'est pas étonnant lorsqu'on se souvient de l'état de délabrement dans lequel se trouvait le pays durant les dernières années du règne de Mao.
En revanche, si l'on prend comme base de comparaison la période précédant la Révolution culturelle, vers 1964, la situation ressemble alors davantage à celle des " tigres " du sud-est asiatique : une progression modeste du niveau de productivité, l'essentiel de la croissance étant attribuable à l'augmentation des facteurs de production. Ce raisonnement est toutefois injuste car associer les vraies performances du capitalisme à la chinoise aux résultats négatifs du socialisme chinois, c'est les minimiser. Peut-être serait-il mieux de partager la différence : estimer qu'une partie des gains de productivité, et non la totalité, témoigne, depuis l'entrée du pays dans l'économie de marché, d'un redressement unique, tandis que le reste s'inscrit dans une tendance continue.


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