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Economie

Forum de Paris
Jacques Attali très sceptique

Par L'Economiste | Edition N°:2752 Le 09/04/2008 | Partager

. «La Méditerranée est un bourbier, animé par les vengeances». Les écarts de niveaux de vie sont trop grands. Une mer presque morteEn l’absence de Nicolas Sarkozy, décommandé à la dernière minute, c’est Jacques Attali qui a ouvert le Forum de Paris consacré à l’Union pour la Méditerranée. Il a adopté un ton pessimiste, qualifiant la Méditerranée de «bourbier». Seul le port de TangerMed trouve grâce à ses yeux même s’il dit qu’il «ne faut pas renoncer à l’utopie» du projet d’UPM. Cependant, aussi outrés qu’ils puissent être, ses propos méritent réflexion, car aucun n’est faux. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Forum de Paris lui a confié l’inauguration. Jacques Attali retire à la Méditerranée le droit de se dire mère des civilisations: l’homme vient d’Afrique et il a contourné la mer pour aller fonder des civilisations en… Asie. . AppauvrissementsLa Méditerranée n’est pas totalement nulle. Attali lui concède l’invention du calcul, de l’alphabet, des monothéismes, de l’économie de marché, de l’individu libre et de l’idée démocratique. Mais, «elle a aussi inventé la vengeance, qui a fait d’elle un lieu d’oppositions et de violences». Ce point sera beaucoup discuté. Le lendemain, L’Economiste, montrant le Cinquantenaire de l’Indépendance marocaine fêté avec les anciens colonisateurs, la France et l’Espagne, dira que la vengeance n’est pas le mode de fonctionnement obligé de tous les Méditerranéens. Il n’en reste pas moins qu’au Proche-Orient, la vengeance explique bien des crises. Attali évoque aussi la manie de chercher des boucs émissaires comme part importante de la culture locale. Il souligne la perte de vitesse: 20% du PIB mondial au début du XXe siècle, 11% aujourd’hui alors que la démographie continue de croître. Ce qui signifie appauvrissement et perte de substance. L’homme politique reconnaît néanmoins qu’un tiers du tourisme mondial est sur la Méditerranée. «La démocratie y progresse mais trop lentement, alors que les guerres et les violences y sont de plus en plus nombreuses (…) et que les écarts de niveaux de vie sont de plus en plus forts». Jacques Attali ne s’arrête pas en si bon chemin: «on gaspille, on gâche… 1/3 des eaux usées y sont rejetées sans le moindre traitement (…) la sur-pêche a fait disparaître les espèces».«Un modèle réduit du cauchemar du monde», assène-t-il.Mais il n’est quand même pas totalement décourageant. Il propose de faire la promotion de la liberté individuelle, du droit de discuter les religions, des marchés communs locaux, de la démocratisation pour «limiter les excès du marché». Si quelque chose peut être fait, dit-il, cela sera par des coopérations de ville à ville, par la construction de ports «comme celui de TangerMed» et par la lutte déterminée contre la pollution, avec «une institution commune qui sera capable de sanctionner les contrevenants». Et il ne résiste pas au plaisir de conclure sur une très belle phrase: «Ubris (demi-dieu grec de la vantardise) nous a conduit au bord de l’abîme, Némésis (déesse de la vengeance) nous y précipite».«Jacques Attali est un hyper actif: ancien ministre de Mitterrand, ancien patron (débarqué) de la banque pour la reconstruction de l’Europe de l’Est (BERD), actuel promoteur du bureau d’études spécialisé dans le microcrédit, Planet Finance, consultant… Il est pessimiste pour la Méditerranée: un «bourbier», socialement «organisé sur la vengeance», où sévissent l’injustice, l’inégalité, la pollution… «C’est une bombe à retardement (…) un modèle réduit du cauchemar du monde». Peu charitables, ses concurrents dans le consulting disent que «son pessimisme n’est qu’un fonds de commerce»…«


Les fourmis d’Emma Bonino

. «Pas question de partager le nucléaire»Les Marocains du Forum de Paris ont accueilli avec une gentillesse toute particulière Emma Bonino, qui est encore pour quelques jours, ministre des Affaires européennes et du Commerce extérieur de son pays, l’Italie: une énième crise vient de faire tomber le gouvernement Prodi. Les liens entre elle et le Maroc remontent plus loin, du temps où elle était commissaire européen, chargée de la Pêche et qu’il fallait négocier un accord. «J’ai eu mes meilleures leçons de négociation à Rabat, dit-elle devant tout le monde, quand il fallait trouver avec les Marocains, des formules pour l’accord de pêche, quand il y a bien peu de poissons et beaucoup de pêcheurs». De ces durs moments est restée une estime mutuelle. Exactement ce qu’il faudrait pour établir l’Union pour la Méditerranée. C’est sans doute pour cela que le comité scientifique du Forum a fait venir Emma Bonino: le plus haut niveau de contradiction d’intérêts peut aussi déboucher sur une coopération confiante.Deuxième motif de son invitation: elle n’a pas la langue dans sa poche. Connaissant bien le fonctionnement de Bruxelles, elle lui reproche de na pas avoir fait assez de politique avec la Méditerranée. «Aussi performants soient-ils, les fonctionnaires ne peuvent pas remplacer une vision politique, pilotée par des hommes politiques», qu’elle imagine comme des «champions» de la cause. Pas question d’attendre que tout le monde soit prêt ou d’accord, «sinon on ne fera rien». «Même si c’est pour faire de l’élevage de fourmis, commençons à travailler», dit-elle. Puis elle s’adresse fermement aux pays du sud: «Essayez de vous mettre d’accord entre vous et arrêter de vous cacher derrière vos différences».Sur l’énergie nucléaire, même civile, en revanche, elle se met en retrait: pas question de partager cette technologie «dangereuse et complexe».N. S.

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