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    Culture

    Enseignement des langues: Revisitons donc Babel!
    Par Alain BENTOLILA

    Par L'Economiste | Edition N°:2143 Le 02/11/2005 | Partager

    Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements majeurs de cette fondation, «1.001 écoles rurales». Linguiste, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il vient de rejoindre l’équipe des chroniqueurs de L’Economiste, qui compte notamment l’essayiste Guy Sorman, l’éthologue Boris Cyrulnik, le juriste Larbi Ben Othmane…IL ne faut pas prendre la tour de Babel à la lettre... ni aux mots. On nous raconte dans la Genèse qu’en Shinéar, royaume de Nemrod le chasseur, les hommes élaborèrent un grand projet: ils décidèrent de construire une cité et une tour dont le sommet atteindrait le ciel. Dieu en conçut amertume et colère. Les hommes osaient s’élever jusqu’à lui, mettant en cause ce qui fait l’essence même de la divinité: Dieu est supérieur, sublime, inatteignable. Il vit dans ce projet un acte sacrilège, une rébellion contre lui. Pour les punir, il décida de les diviser et pour ce faire les condamna à parler chacun une langue différente: plus aucune langue commune, plus aucune pensée collective et donc... finie la subversion!. La volonté d’un dieu courroucéLes langues seraient donc nées dans leurs singularités respectives de la volonté d’un dieu courroucé par l’inadmissible ambition des hommes à vouloir se hisser jusqu’à lui. Cette histoire est instructive mais ne nous éclaire en rien sur la diversité des langues du monde; il est faux d’imaginer qu’il y eut une langue unique qui aurait brutalement -ou progressivement d’ailleurs- accouché d’une quantité de langues différentes les unes des autres. Il est infiniment plus sage d’imaginer que des communautés humaines, isolées les unes des autres, ont chacune progressivement conçu un projet particulier de dire le monde. Mais ce que toutes ces communautés avaient en commun, c’était la volonté de conquérir le monde par la force des mots, de soumettre la nature à leur intelligence en forgeant, jour après jour, un verbe plus puissant. C’est d’ailleurs ce qui explique que si les différentes langues du monde sont fort dissemblables, elles se fondent toutes sur les mêmes principes essentiels d’organisation. Ceux-ci manifestent la démarche universelle qu’a définie l’intelligence des hommes pour penser la nature plutôt que d’en être le simple miroir. Il est ainsi réconfortant de constater que quelle qu’ait été la race ou l’ethnie qu’elle animât, l’intelligence humaine s’est donné le même défi et a conçu pour le relever des systèmes de même nature.L’histoire de la tour de Babel m’a toujours intrigué. Elle devait sans doute ressembler à ces temples-tours à plusieurs étages que l’on appelle ziggourats qui se sont élevés en Babylonie au début du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Mais que signifiait son édification si l’on veut bien dépasser l’explication simpliste selon laquelle les hommes voulaient aller chatouiller le firmament? Car, finalement, c’est ce que font aujourd’hui nos “gratte-ciel” sans pour autant déchaîner la colère divine. L’élévation de cette tour représente en fait l’ambition de l’homme de se hisser au-dessus de son humaine condition pour se vouloir l’égal de Dieu. . Aller voir derrière le rideauBabel rejoint ainsi les mythes et légendes qui, en nombre, évoquent la volonté des hommes de percer à jour les secrets de dieu ou des dieux: le feu que dérobe Prométhée s’inscrit par exemple dans cette grande tradition. Le fait que les hommes aient toujours voulu voir “derrière le rideau” pour surprendre l’intimité d’un dieu jaloux n’est pas en soi étrange. Le fait d’avoir choisi la construction d’une tour pour symboliser cette curiosité est sans doute naïf mais somme toute banal. Ce qui l’est moins, par contre, c’est la nature de la punition que les hommes ont encourue: Dieu les priva de leur instrument de communication (souligné par l’auteur). Certes, cela dut les gêner pour poursuivre la construction de la tour; encore qu’on puisse imaginer que les travaux auraient pu se poursuivre malgré ce multilinguisme brutalement imposé. Mais je crois plus juste d’imaginer que Dieu les frappa là où ils ont été sensés avoir péché: au cœur du Verbe. La langue humaine, accompagnant et éclairant le chemin d’une pensée en marche, curieuse, avide de percer à jour les secrets de la nature, constituait en effet, à mesure de son développement, une menace essentielle pour un dieu jaloux de ses prérogatives et de ses secrets. Cette tour qui monte vers les nuages, c’est, me semble-t-il, le verbe qui se renforce, gagne en puissance et monte à l’assaut du royaume réservé. Verbe organisateur parce que sans lui, la vision humaine du monde est aléatoire et dépourvue de sens. Verbe créateur et, par là même, verbe sacrilège au point d’imaginer pouvoir peut-être revendiquer la conception de l’idée même de Dieu. Lorsque l’on relit dans cet esprit les versets qui ouvrent l’Evangile selon Saint-Jean: “Au commencement était le verbe et le verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu”, on a le sentiment d’une sorte de plaidoyer pro domo ou… pro déo. On nous présente trois propositions (que la grammaire dit indépendante), mais qui sont, au contraire, très solidement liées les unes aux autres par le petit mot (dit conjonction de coordination) “et”. “Ne vous y trompez pas! nous dit-on; si tout commence avec le verbe, ce verbe, c’est Dieu et seulement Dieu qui le possède et en maîtrise l’ambition. Il fait partie intégrante de lui-même”. Il serait donc interdit d’imaginer un seul instant que la parole humaine puisse questionner, contester ni même interpréter le verbe divin.Si le verbe fut dans toutes les religions monothéistes l’instrument de la révélation, s’il fut l’instrument par lequel Dieu livrait aux hommes quelques-unes des clés du monde et lui imposait des règles de vie individuelle et collective, le langage de l’homme fut toujours soigneusement distingué du verbe divin. Outil profane de communication, il fut toujours tenu pour suspect et dangereux: suspect de vouloir interpréter la parole divine, suspect d’oser la critiquer, suspect de prétendre mettre en doute sa légitimité. Ainsi, au Maroc, l’arabe dit dialectal est interdit de séjour non seulement dans l’acte de prière mais par extension -pourrions-nous dire- dans tous les actes solennels ou tout simplement officiels de communication. La sacralisation du verbe devenant ainsi le meilleur instrument de l’exclusion sociale . La “sainte” horreur des intégristes de tous poils (dans l’islam comme chez les chrétiens ou les juifs) pour une parole et une lecture libres et responsables montre que c’est bien sur le terrain de l’exigence, de la responsabilité et de la liberté linguistiques que se livreront les batailles prochaines, essentielles pour le destin des enfants de nos enfants.

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