Analyse

Analyse/Education: Une crise RH et des milliards perdus

Par L'Economiste | Edition N°:4494 Le 31/03/2015 | Partager
Le réservoir de profils employables ne cesse de se rétrécir
5.000 postes vacants par an faute de compétences, énormes pertes à l’export
Les entreprises encore peu impliquées dans la formation

Après mille et une réformes sur plusieurs décennies, l’école publique continue de sombrer.

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Le dernier chiffre révélé par le ministre de l’Education nationale, Rachid Benmokhtar, a fait l’effet d’une bombe (voir L’Economiste du 24 mars 2015). 76% des enfants sont toujours analphabètes après avoir passé quatre ans au primaire. Cela révèle l’ampleur de l’inefficience du système. Cumulant les retards en matière d’apprentissages et de compétences de base, les lauréats de l’école publique sont en totale inadéquation avec les besoins du marché du travail. Arrivée à l’enseignement supérieur, la majorité peine à poursuivre des cursus spécialisés, et finit par décrocher. Le système de gestion des étudiants, Apogee, dont les universités ont été équipées depuis 2008 avait révélé que 70% des étudiants décrochent avant la licence.
Ce déficit en formation a mené à une véritable crise RH dans plusieurs secteurs. Le réservoir d’emploi, faible en compétences, oblige certaines professions à revoir leurs ambitions de croissance. C’est le cas de l’offshoring dont le nerf de la guerre est le capital humain. «Il s'agit pour notre secteur d'un gâchis monumental en termes de création d'emplois, et ce en raison du trop faible niveau du vivier RH, notamment en matière de communication et de maîtrise du français», témoigne Youssef Chraïbi, président de l’Association marocaine de la relation client (AMRC). «Nous estimons le manque à gagner en termes de création d'emplois à 5.000 postes par an sur les 5 dernières années, soit environ 1 milliard de DH de revenus annuels à l'export», assure-t-il. Ce sont donc 25.000 emplois supplémentaires qui auraient pu être créés sur les 5 dernières années, si les profils adéquats avaient été disponibles. La rareté des ressources qualifiées a poussé les opérateurs vers une course aux  profils employables. Le taux de turnover est ainsi monté à 30%.  
Le secteur est obligé de se rabattre sur des compétences étrangères, et plus particulièrement subsahariennes (10% des effectifs des centres d’appels).
La tendance commence aussi à se faire sentir dans le tourisme. «De plus en plus d’hôteliers à Marrakech et Casablanca recrutent des ressortissants d’Afrique subsaharienne. Mais ce n’est pas une solution. Il faut remettre à niveau le bassin d’emploi disponible. Avec l’ouverture de nouveaux hôtels, on se pique les bons éléments», confie Lahcen Zelmat, président de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (Fnih). «Nous souhaitions dernièrement offrir une formation à du personnel hôtelier à Marrakech dans le service et les langues, avec le Centre culturel français. Mais l’on s’est rendu compte qu’il devait d’abord être mis à niveau avant de pouvoir assimiler cette formation», regrette-t-il.
Dans le transport aérien, par exemple, le personnel navigant commercial performant en langues et savoir-être fait aussi défaut. Pour s’assurer des hôtesses et stewards employables, à l’heure où la concurrence dans le transport aérien est à son comble, Royal air Maroc a dû s’allier en février dernier à l’Ofppt, afin de concevoir une formation sur mesure.
Dans le BTP qui emploie un million de personnes (9% de la population active), le manque est beaucoup plus grave, avec une majorité de travailleurs qui ne possède aucune qualification. La formation continue y est également quasi absente.
La pénurie en compétence touche pratiquement tous les secteurs d’activité. Avec la dégradation permanente du système d’éducation la situation ne pourrait qu’empirer.
Contraintes d’agir, les entreprises tentent de s’impliquer plus dans la formation, mais la tendance démarre à peine. «Nous sommes membres dans plusieurs instances liées à l’éducation et la formation, mais sur le plan opérationnel, il n’y a personne!», estime Mohamed Slassi Sennou, président de la commission formation professionnelle de la CGEM. «Ce n’est, par exemple, que récemment que la Formation professionnelle a pris conscience du rôle de l’entreprise, et nous avons été mis à contribution dans des établissements de formation sectoriels», poursuit-il.   
Les offshorers, par exemple, outre leurs systèmes de formation internes, viennent de lancer un programme d’apprentissage de la langue française avec l’Ofppt. Les hôteliers et les textiliens, eux, cogèrent quelques uns des instituts de formation publics. Les professionnels de l’aéronautique, de leur côté, ont lancé leur propre modèle avec l’Institut des métiers aéronautiques (IMA). Cependant, les entreprises ouvrant leurs portes à la formation alternée sont encore très rares.

 

Réactions

Lahcen Daoudi, ministre de l’Enseignement supérieur

 

«76% d’enfants analphabètes après 4 ans au primaire, c’est du gâchis, sachant que l’éducation absorbe le quart du budget de l’Etat. Il faut décliner ce chiffre au niveau régional afin d’avoir plus de détails. Le système est mauvais. Avec les passages automatiques entre les niveaux, on pousse les enfants vers la porte de sortie. Mieux vaut les faire redoubler pour les aider à réussir».
Youssef Chraïbi, président de l’AMRC

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«C’est un drame. L’école ne joue absolument pas son rôle. Avant de regarder le niveau des élèves, il serait intéressant de mesurer les compétences les plus basiques des instituteurs. Ce sont généralement les moins doués qui s’orientent vers l’éducation. La qualité d’un système éducatif ne peut être supérieure à celle de ses enseignants».
Mohamed Slassi Sennou, président de la commission formation professionnelle
de la CGEM

 

 

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«Ce chiffre est alarmant et inquiétant. Nous savions qu’il y avait problème, mais pas d’une telle ampleur. Ce qui me chagrine, c’est cette iniquité face à l’éducation entre le public et le privé. Nous devons faire preuve de plus d’imagination, trouver d’autres modèles. Nous ne pouvons aborder le nouveau monde avec des idées anciennes».
Lahcen Zelmat, président de la Fnih

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«Tout le monde est coupable. L’Ofppt aujourd’hui fabrique du nombre et pas de qualité. Les professionnels aussi sont fautifs de par leur manque d’implication. Il faut tout remettre en cause. La formation doit être conçue en fonction des besoins du marché, il faudrait partir de là».

 

Ahlam NAZIH  
 

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